L’été et l’automne 2024 virent le Musée d’Aquitaine accueillir l’exposition Vivre et mourir en Égypte d’Alexandre le Grand à Cléopâtre. Le catalogue qui a accompagné et qui, aujourd’hui, prolonge cet événement se présente comme un très beau livre de presque 400 pages, impeccablement imprimé et relié. L’une des grandes originalités de celui‑ci fut d’associer les compétences d’une philologue démotisante (Marie‑Pierre Chaufray) et une égyptologue, spécialiste, notamment, du mobilier funéraire (Raphaëlle Meffre) de sorte, qu’à côté des objets traditionnellement présents dans les expositions « égyptologiques », on trouve un grand nombre de papyrus et de pièces inscrites en démotique et en grec. Autre particularité, les commissaires ont choisi de s’adresser aussi bien au grand public qu’aux spécialistes. Ainsi, qui souhaite s’initier à l’histoire, à l’art mais aussi à la vie matérielle de l’Égypte hellénistique, trouvera dans les différents chapitres et les nombreux « focus » qui rythment l’ouvrage, des vade-mecum bien conçus pour s’initier ou rafraîchir ses connaissances : « L’Égypte avant Alexandre le Grand, les prémisses d’une société multiculturelle » (p. 15‑24), « Histoire de l’époque ptolémaïque » (p. 29), « Vivre entre et plusieurs cultures : les données apportées par les papyrus » (p. 215)… D’autres chapitres ou fiches donnent un aperçu rapide de certains points très précis et moins connus, même des spécialistes, ainsi « les fouilles archéologiques de Pierre Jouguet dans le Fayoum » (p. 155-159) ou, encore, « le fonds Jouguet source de connaissance de l’administration » (p. 259‑261). Cette partie du catalogue provient directement du travail patient conduit depuis plusieurs années par l’« Équipe fonds Jouguet » qui a pour objectif de publier ces papyrus conservés au sein de l’Institut de papyrologie de la Sorbonne. Le chapitre sur le « le legs Godard » mérite d’être signalé puisqu’il introduit le catalogue de la riche collection égyptologique du Musée d’Aquitaine (p. 343 et suivantes). Celle-ci s’est en effet constituée autour des pièces léguées par Ernest Godard (1826-1862), médecin girondin qui profita de son séjour en Égypte et au Levant pour rassembler une collection d’antiquités.
Le très grand nombre de documents inédits, ou peu étudiés, présentés dans ce catalogue fait de ce dernier une véritable mine de renseignements pour la recherche. Je souhaiterais, ici, proposer quelques remarques relatives à ces derniers en suivant le fil des pages. Il est évident que celles-ci ne font qu’effleurer la richesse de l’ouvrage.
– Dessin de la stèle égypto-carienne provenant de Saqqarah, BM 67235 (=H5‑1343), p. 18, fig. 3. Je remarque quelques divergences quant au dessin proposé dans le catalogue et celui disponible en ligne sur le site du British Museum. L’une d’entre elles concerne l’un des personnages masculins présents derrière la défunte sur le registre du bas

Fac-similé catalogue Vivre et mourir (2024), p. 18, fig. 3 (à gauche)
Fac-similé accessible sur le site du British Museum (à droite)
L. M. Iancu y a vu un homme brandissant un coutelas (une μάχαιρα?) pour s’auto-mutiler. Cette hypothèse s’appuie sur Hérodote II. 61.2 décrivant des Cariens « se taillad[a]nt le front avec leurs poignards » lors des fêtes de Bubastis[2]. Or, le dessin de Frédéric Payraudeau donne à voir clairement une main plutôt qu’un instrument tranchant. Sans avoir examiné le document original, il est difficile de savoir lequel des deux fac-similés est correct. Toutefois, dans la mesure où la figure litigieuse est entourée de personnages de pleurants, tenant leur tête dans leurs mains, il est très probable que l’interprétation du catalogue soit la plus juste. Par ailleurs, la scène de prothesis du registre inférieur montre l’exposition d’une défunte, nommée pjabrm[3], alors que l’offrande à Osiris figurée sur le registre supérieur présente un personnage masculin. Noter, aussi, que la position de Thot au registre central rompt clairement avec le canon égyptien[4].
– La stèle égypto-araméenne de Ankhhapy (Museo Gregoriano Egizio 22787), p. 18, fig. 4, mérite que l’on s’y attarde. G. Vittmann a noté que les personnages qui se lamentent au registre supérieur portent barbe et cheveux sur la nuque, en rupture, ici encore, avec les habitudes égyptiennes[5]. La procession funéraire qui se trouve au registre inférieur a été rapprochée par le même auteur de celle se trouvant dans la tombe saïte de Pabasa (TT 279)[6]. Au sein de celle-ci, porté par le deuxième personnage à partir de la droite, on remarque un coq (fig. 1), animal en cours d’introduction dans le monde méditerranéen à cette époque[7]. Le malheureux gallinacé est certainement destiné à finir sacrifié en l’honneur du défunt. Une scène d’holocaustes d’offrandes diverses par un officiant présentant celles-ci à la flamme au moyen d’une sorte de bâton est, en effet, bien visible au registre intermédiaire (fig. 2). Il convient de souligner l’extrême rareté de ce type d’image dans le domaine égyptien.

Figure 1 : stèle égypto-araméenne de Ankhhapy (Museo Gregoriano Egizio 22787), personnage portant un coq. Registre inférieur.

Figure 2 : stèle égypto-araméenne de Ankhhapy (Museo Gregoriano Egizio 22787), scène d’holocauste. Registre central.
– Sphinx Genève, Fondation Gandur pour l’art (FGA-ARCH-EG-0126), p. 35, n° 3. Ce sphinx hellénistique anépigraphe de provenance inconnue doit être ajouté à la liste dressée par l’auteur de la notice[8].
– Le torse d’une statue de déesse ou de reine, p. 43, n° 11. n’a jamais été reproduit depuis la Notice des monuments exposés dans la Galerie d’antiquités égyptiennes publié par de Rougé en 1873. La coiffure « constituée d’une perruque tripartite aux mèches détaillées retombant à des hauteurs alternées » est particulièrement remarquable.
– Applique portant la tête d’une reine lagide (Musée Aquitaine 8959), p. 49, n° 17, provenant, vraisemblablement, d’une coupe. Ce document est inédit et constitue un élément remarquable de l’iconographie royale hellénistique.
– Ex-voto en forme de « modèle de sculpteur », (Musée d’Aquitaine 9144) p. 50, n° 18, est d’un très grand intérêt. Il s’agit d’un petit buste royal (haut. 15 cm) appartenant à une catégorie d’objets appelés « modèles de sculpteurs ». On pourra le comparer avec divers « tête/buste‑modèle » de roi d’époque achéménide ; (1) celui conservé dans une collection privée présenté dans le catalogue de l’exposition[9], (ayant à peu près les mêmes dimensions que la tête du Musée d’Aquitaine et dont la base présente un quadrillage qui pourrait servir de repère à un sculpteur) ; (2) Louvre E 14699[10] (3) « Bärtiger Kopf » de la collection de l’Université de Strasbourg[11].
– Reproduction moderne (électrotype) d’une darique nwb nfr, p. 70, n° 20. Sur ce type de monnayage propre à l’Égypte de la XXXe dynastie, on doit renvoyer à l’article fondamental de T. Faucher, W. Fischer‑Bossert et S. Dhennin[12].
– Statuette (inédite) de prêtre en alliage cuivreux, p. 94, n° 38, que R. Preys propose d’analyser comme celle d’un prêtre astronome. Un babouin est posé sur la main gauche du sujet. Au niveau du même bras, le coude coince deux objets contre le buste. Ces derniers pourraient être un rouleau de papyrus et un bâton astronomique. Selon le même auteur, la main droite aurait pu brandir un viseur bʿy n ἰmy.t-wnw.t « consistant en une nervure de palme de palmier-doum ». On retrouve des objets similaires sur la statue d’un certain Imhotep conservée dans la collection Harer[13].
– Stèle de Péqâaou (?). Marseille. Musée d’archéologie méditerranéenne 246, p. 120-121, n° 63. Transcription récente dans K. Jansen-Winkeln[14].
– Le dessin de la stèle de Zénon Cyrénéen devenu prêtre à Coptos, p. 129. constitue sans aucun doute un des documents majeurs de ce catalogue[15]. Zénon / Snw de Coptos, personnage éminent du règne de Ptolémée II, était déjà attesté par plusieurs monuments dont le contenu a fait l’objet d’une présentation et d’une analyse détaillée par G. Gorre[16]. Cette nouvelle stèle permet de clore définitivement la question de l’origine ethnique de Zénon / Snw telle que la formulait G. Vittmann en 2006 : « Nun stellt sich unausweichlich die Frage, ob dieser Snwn/Zenon […] Grieche war oder Ägypter, eine Frage also, die in dieser frühen Phase der Ptolemäerherrschaft durchaus sinnvoll ist »[17]. Zénon / Snw de Coptos était un grec originaire Cyrène. Sur la stèle inédite, il se fait même représenter avec une chevelure bouclée, vêtu d’une longue cape enveloppante et d’une tunique serrée par une ceinture. De manière inexplicable (tout du moins à mes yeux), il tient dans sa main gauche un rameau alors que sa main droite est levée dans un geste d’adoration.
– Il est dommage que le plan de Naucratis, (p. 128, fig. 44), proposé ne tienne pas compte de ceux réalisés dans le cadre du projet récent « Naukratis – Greeks in Egypt » (British Museum 2004-2024). Je pense en particulier à ceux contenus dans le chapitre intitulé « The site of Naukratis: topography, buildings and landscape » (R. Thomas et A. Villing)[18].
– Statue récupérée au profit d’un certain Pachéribastet » (Louvre E 11127), p. 131. Datée du Ve ou du VIe siècle av. J.-C. mais retravaillée à l’époque hellénistique, cette statue constitue un exemple parfait de l’adaptation de la chevelure au goût de cette dernière période par le remodelage de la tête afin de donner l’impression d’une chevelure bouclée[19].
– Statue d’un certain Penkhonsou-Djéhouty (collection privée), p. 132. Le personnage représenté par cette statue‑cube porte un nom formé sur celui du dieu Khonsou-Djéhouty qui, comme le note le commentaire, est vénéré à Naucratis[20]. L’origine naucratite du monument est confirmée par la mention du toponyme Pr-mry.t : la « maison du port » qui figure aussi dans le Décret de Saïs, col. 10[21].
– Fragment d’une statue du prêtre Psammétique-Men (Bordeaux, Musée d’Aquitaine 8636), p. 136. n° 66. Cette plaque en calcaire gravée de quatre colonnes de signes hiéroglyphiques constitue l’appui dorsal d’une statue ayant appartenu à un certain Psammétique-Men fils de Néferibrê et de Hérou. Les titres présents dans l’inscription conduisent à situer ce personnage dans la région memphite au IIIe siècle av. J.-C. Dans la notice, Olivier Perdu repère deux autres monuments liés à ce dernier, rassemblant ainsi les éléments d’un dossier prosopographique encore inédit.
– Stèle d’Onnôphris (Ounnefer) (Musée du Louvre E 27113), p. 151, n° 74. Sous une scène d’offrande du roi à Isis allaitant Horus (très vraisemblablement Isis Sononaïs[22]), 8 lignes de grec permettent de dater cette stèle du règne de Cléopâtre VII (2 juillet 51 av. J.-C.). Onnôphris fait partie du catalogue des lésôneis établi par M. P. Chaufray[23].
Damien Agut-Labordère, UMR 7041 ArScAN, Université Paris Nanterre
Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 251-255
[1]. https://www.britishmuseum.org/collection/object/Y_EA67235?selectedImageId=1275035001
[2]. L. M. Iancu, « Self-Mutilation, Multiculturalism and Hybridity. Herodotos on the Karians in Egypt (Hdt. 2.61.2) », Anatolia Antiqua 25, 2017, p. 59 et, aussi, plus récemment, C. Tuplin, « Now You See Them, Now You Don’t. Greco-Carian Mercenaries in Saite and Persian Egypt » dans A. Almásy-Martin, M. Chauveau, K. Donker ven Heel, K. Ryholt éd., Ripple in Still Water When There Is No Pebble Tossed. Festschrift in Honour of Cary J. Martin, Londres 2022, p. 31.
[3]. I. Adiego, The Carian Language, Leyde 2007, p. 44, E.Me 12.
[4]. G. Vittmann, Ägypten und die Fremden, Stuttgart 2003, p. 172-173, Abb. 86 a et b.
[5]. G. Vittmann, « Arameans in Egypt » dans A. Berlejung et al. éd., Wandering Arameans: Arameans Outside Syria. Textual and Archaeological Perspectives, Wiesbaden 2017, p. 235.
[6]. G. Vittmann, op. cit. n. 4, p. 111.
[7]. C. Chandezon, « Le coq et la poule en Grèce ancienne : mutations d’un rapport de domestication », Revue archéologique 71, 2021, p. 69-104 ; J. Peters et al., « The biocultural origins and dispersal of domestic chickens », PNAS 119, 2022 https://doi.org/10.1073/pnas.212197811 ; J. Best et al., « Redefining the timing and circumstances of the chicken’s introduction to Europe and north-west Africa », Antiquity 96, 2022, p. 868-882. Et, plus anciennement, C. Tuplin, « The ‘Persian” bird: an ornithonymic conundrum », Archaeologische Mitteilungen aus Iran 25, 1992, p. 126-129.
[8]. O. Perdu, « Une nouvelle paire de sphinx dans l’Iséum Campense », BSFE 199, 2018, p. 22-37. La liste des sphinx d’époque hellénistique se trouve p. 35-37.
[9]. Le Crépuscule des pharaons. Chefs-d’œuvre des dernières dynasties indigènes, Paris 2012.
[10]. S. Qahéri-Paquette, S. Razmjou, « Un nouveau témoignage de la statuaire royale achéménide à Suse », REgypt 70, 2020, p. 207, n. 10.
[11]. W. Spiegelberg, Ausgewählte Kunst Denkmäler der ägyptischen Sammlung der Kaiser Wilhelms-Universität Strassburg, Strasbourg 1909, p. 33-34, taf. XVI n° 65a et 65b.
[12]. « Les monnaies en or aux types hiéroglyphiques ‘nwb nfr’ », BIFAO 112, 2012, p. 147-169.
[13]. G. D. Scott III, Temple, Tomb and Dwellings : Egyptian Antiquities from the Harer Family Trust Collection, San Bernardino 1992, p. 53‑55, n° 28. Sur les objets tenus par ces statues, on lira J. L. Fissolo, « Les astronomes égyptiens », Égypte, Afrique & Orient 21, 2001, p. 15-24.
[14]. Inschriften der Spätzeit. 5. die 27.-30. Dynastie und die Argeadenzeit, Wiesbaden 2023, p. 29, n° 64.
[15]. Cet objet avait déjà été signalé par O. Perdu, « Un témoignage aussi direct qu’inattendu sur Ophellas de Cyrène », AH 51, 2021, p. 35-36.
[16]. G. Gorre, Les relations du clergé égyptien et des Lagides d’après les sources privées, Louvain 2009, p. 103-118. Que l’on pourra compléter par A. B. Lloyd, « The Egyptian Elite in the Early Ptolemaic Period: Some Hieroglyphic Evidence » dans D. Ogden éd., The Hellenistic World: New Perspectives, Swansea 2002, p. 125-127 et fig. 2-4, discussion sur le sens du titre de mr-ἰpt-nsw n sḥm.t-nsw nb Tȝ.wy « intendant de la maison royale de l’épouse royale du maître des Deux-Terres » d’Arsinoé).
[17]. G. Vittmann, « Zwischen Integration und Ausgrenzung. Zur Akkulturation von Ausländern in spatzeitlichen Ägypten » dans R. Rollinger, B. Truschnegg éd., Altertum und Mittelmeerraum: Die antike Welt diesseits und jenseits der Levante: Festschrift für Peter W. Haider zum 60. Geburtstag, Stuttgart 2006, p. 587-590, citation tirée de la p. 589.
[18]. https://webarchive.nationalarchives.gov.uk/ukgwa/20190801114017/https://www.britishmuseum.org/research/online_research_catalogues/ng/naukratis_greeks_in_egypt/topography.aspx
[19]. R. S. Bianchi, « Sculpture in Native Egyptian Stones in Julio-Claudian Contexts », CE 95, 2020, p. 327-336, voir p. 328, n. 12.
[20]. J. Yoyotte, Opera Selecta, Louvain 2013, p. 550 (stèle Kelsey Mus. 25803) et I. Guermeur, Les cultes d’Amon hors de Thèbes, Turnhout 2005, p. 130-131.
[21]. A. S. Von Bomhard, The Decree of Saïs, Oxford 2012, p. 79-80, n. d et f.
[22]. J. Gascou, « Nabla / Labla », CdE 65, 1990, p. 111-115, voir p. 113.
[23]. M. P. Chaufray, La fonction du lésônis dans les temples égyptiens de l’époque saïte à l’époque ptolémaïque, Louvain 2023, p. 291.
