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Chercheur à Stanford, A. Mayor étudie depuis les années 1990 la guerre « non‑conventionnelle », thème dans lequel s’inscrit l’ouvrage Greek Fire, Poison Arrows, and Scorpion Bombs, édité pour la première fois en 2003. Si la première édition avait pour sous-titre Biological and Chemical Warfare in the Ancient World, celui-ci devient Unconventional Warfare in the Ancient World dans l’édition de 2022. Deux articles complètent ses réflexions sur la guerre chimique et biologique dans l’Antiquité : l’une dans The Oxford Handbook of Animals in Classical Thought and Life de 2014 (« Animals in Warfare »), et l’autre dans The Encyclopedia of the Roman Army de 2015 (« Roman Biological and Chemical Warfare »). Les rééditions de Greek Fire, Poison Arrows, and Scorpion Bombs s’expliquent par les progrès scientifiques et les découvertes archéologiques dans différentes régions du monde (Chine, Japon, Inde, Perse, Amérique du Sud, Asie Centrale, monde islamique), qui éclairent les récits antiques et montrent aussi l’évolution des techniques militaires de l’Antiquité jusqu’à nos jours (p. 4).

La guerre biologique consiste à utiliser comme armes des organismes vivants (plantes, animaux, insectes…), tandis que la guerre chimique repose sur l’utilisation de gaz empoisonnés et de matériaux incendiaires. Selon A. Mayor, l’utilisation militaire des armes biologiques et chimiques est très ancienne et présente dans quasiment toutes les cultures. Le « monde ancien » ne se limite donc pas à l’Antiquité gréco‑romaine. La période étudiée s’étend sur environ trois millénaires, les témoignages les plus anciens, originaires du Proche-Orient, datant d’environ 1 500 a.C. Pour la période allant du Ve siècle a.C. au VIe siècle p.C., l’auteur utilise essentiellement les auteurs grecs et latins. Quant aux témoignages d’Inde et de Chine, ils sont datés à partir de 500 a.C. Enfin, l’ouvrage s’appuie sur des sources byzantines et islamiques, datées entre le VIIe et le XIIIe siècle.

L’auteur multiplie également les comparaisons avec des conflits du XXe siècle, voire du XXIe siècle (par exemple, p. 103, 111, 128, 189, 197-198, 204-205), le but étant de montrer que la guerre chimique et biologique est un phénomène universel qui n’est rattaché à aucune époque en particulier. A. Mayor semble même vouloir banaliser cette guerre, c’est-à-dire lui enlever son caractère extraordinaire pour rappeler qu’elle a été pendant très longtemps une façon comme une autre de combattre et qu’elle a été beaucoup plus ancrée dans les pratiques guerrières qu’on ne le pense. Les comparaisons entre époques ont le mérite de replacer la guerre antique dans une perspective plus large, mais elles risquent peut-être de lasser le lecteur, surtout si A. Mayor s’attache à donner à la majorité des exemples tirés de l’Antiquité une « contrepartie moderne » (p. 111). Ces comparaisons expliquent sans doute pourquoi l’auteur utilise parfois, dans un contexte antique, des notions modernes comme « guerre totale » (p. 95) et « bioterrorisme » (p. 130). À travers de nombreux exemples, A. Mayor souhaite aussi démontrer que les Anciens étaient parfaitement capables d’utiliser les forces de la nature comme armes et qu’ils faisaient preuve pour cela d’une grande imagination. On aurait donc tort, selon l’auteur, d’opposer une guerre moderne, avec toutes ses atrocités, à une guerre antique qui aurait respecté des « règles » plus ou moins explicites, l’étude de la guerre chimique et biologique permettant alors d’aborder des problèmes d’ordre pratique et moral. En effet, dans son introduction A. Mayor définit la guerre chimique et biologique comme étant « en dehors des règles » (« War outside the rules »), ce qui revient alors à s’intéresser au regard que les auteurs anciens, et pas seulement gréco-romains, portaient sur cette façon de combattre. Elle résume ainsi la situation en parlant de tension entre la volonté de respecter les règles du combat et celle de vaincre à tout prix (p. 10-11). Le recours à de telles armes s’inscrit donc dans le très large choix de stratagèmes auxquels les armées antiques avaient recours. Toujours dans son introduction, A. Mayor rappelle le paradoxe suivant : les sources écrites montrent globalement une certaine aversion pour le poison, alors que différents témoignages confirment que plusieurs peuples avaient recours à la guerre chimique et biologique (p. 21-22). On pense alors à un passage célèbre de l’Histoire Naturelle de Pline l’Ancien, cité par A. Mayor, dans lequel ce dernier déplore l’utilisation d’armes empoisonnées par les barbares mais aussi par les Romains (XVIII, 3). Une lecture attentive d’autres textes par l’auteur montre que les Anciens portaient sur les armes chimiques et biologiques un regard bien plus ambigu qu’on ne le pense, certains poisons semblant même mieux acceptés que d’autres.

Dans le premier chapitre, consacré principalement à l’Antiquité grecque, A. Mayor présente Héraclès comme l’inventeur de la première arme biologique. C’est en effet lui qui, après avoir vaincu l’Hydre de Lerne, a trempé les pointes de ses flèches dans le sang du monstre, forgeant ainsi une arme aux pouvoirs destructeurs et aux conséquences insoupçonnées. Le recours aux armes biologiques étant présent dans les mythes archaïques grecs bien avant toute mention dans les récits historiques (p. 45), elle s’appuie sur différentes traditions mythologiques (Héraclès, guerre de Troie, Apollon, Ulysse, Philoctète) pour connaître l’origine des armes biologiques chez les Grecs et pour montrer que l’utilisation militaire du poison était répandue. En effet, A. Mayor défend l’idée que derrière l’histoire de l’utilisation des armes empoisonnées se trouve un arrière-plan mythologique, histoire et mythe se reflétant mutuellement. Plus précisément, en nous informant sur le regard que les Anciens portaient sur eux-mêmes, le mythe anticipe les dilemmes moraux et pratiques autour de l’utilisation de ces armes (p. 277). Pour mieux démontrer que l’utilisation des armes biologiques est ancienne, l’auteur insiste sur le lien dans la langue grecque entre l’arc (τὸ τόξον) et le poison dont on imprègne une flèche (τὸ τοξικόν) (p. 25‑26). Pour approfondir l’étude de ce lien étymologique, artificiel au demeurant, nous renvoyons à deux travaux assez récents mais absents de la note de bas de page et de la bibliographie[1]. On pourrait regretter le fait que l’auteur passe trop rapidement sur ce lien entre archerie et poison et ne s’interroge pas suffisamment sur les origines et les conséquences d’une telle association.

Dans le deuxième chapitre, A. Mayor poursuit son étude de l’utilisation des armes biologiques, et plus précisément des flèches empoisonnées, projectiles répandus dans la guerre antique selon elle (p. 92). L’auteur défend l’idée que l’utilisation cynégétique du poison a précédé son utilisation militaire. Pour cela, elle s’appuie surtout sur les récits mythologiques et notamment sur les exemples d’Héraclès ou de Philoctète. Plusieurs témoignages écrits montrent en effet que la chasse, en développant les qualités physiques et morales, peut préparer à la guerre (par exemple, Xénophon, Cyropédie, I, 3, 14 ; Cynégétique, 12, 1-4 ; Strabon, XV, 3, 18 ; Plutarque, Moralia, 8d ; Hérodien, VI, 5, 4), et il aurait peut-être mieux valu que l’auteur s’appuie également sur eux pour mieux démontrer le lien entre chasse et guerre, qui aurait mérité ainsi un meilleur développement. A. Mayor pense également que les poisons utilisés à la chasse différaient des poisons utilisés à la guerre, les premiers étant conçus pour tuer rapidement, les seconds pour infliger des souffrances atroces à l’ennemi (p. 55-56). S’appuyant sur de nombreux témoignages littéraires et archéologiques ainsi que sur les ressources offertes par l’anthropologie, elle énumère différents types de poison sagittaire, d’origine végétale ou animale. Pour mieux montrer le savoir-faire des peuples antiques dans la confection des poisons, A. Mayor fait des comparaisons entre l’Antiquité et des périodes plus récentes. Par exemple, elle fait référence à une tradition selon laquelle Ulysse, ayant empoisonné ses flèches avec le poison d’Éphyre, aurait été tué par une lance au bout de laquelle était fixée le dard d’une raie. D’après des fouilles archéologiques conduites en Amérique Centrale et en Amérique du Sud dans les années 1920, des dards de raie auraient très bien pu faire office de pointes de flèche ou de lance (p. 64-65). Cet exemple, comme beaucoup d’autres, illustre la grande diversité des sources mobilisées ainsi que leur maîtrise par l’auteur, même si, dans la plupart des cas, il faut se contenter d’hypothèses.

Pour A. Mayor, les témoignages confirment non seulement que les Anciens connaissaient une très grande variété de poisons, notamment sagittaires, mais aussi qu’ils les utilisaient beaucoup, à la chasse comme à la guerre. Si une utilisation cynégétique du poison semble confirmée, sans que l’on puisse toujours aller plus loin, il semblerait toutefois que les choses ne soient pas aussi simples concernant la guerre, du moins dans l’Antiquité gréco-romaine. En effet, rares finalement sont les textes qui font référence à une utilisation militaire des flèches empoisonnées lors d’événements historiques précis, la plupart des témoignages se contentant de remarques générales sous forme de description de recettes de poisons sagittaires. Comme exemple précis et daté d’utilisation des flèches empoisonnées à la guerre, on peut citer la campagne d’Alexandre le Grand en Inde en 326 a.C. (Quinte‑Curce, IX, 8, 13‑28 ; Diodore de Sicile, XVII,103, 4). On peut également donner l’exemple des archers montés arméniens, qui auraient utilisé de tels projectiles contre les troupes romaines de Lucullus en 68 a.C. (Dion Cassius, XXXVI, 5, 2) (p. 271). Contrairement à A. Mayor, nous pensons qu’il est préférable de rester prudent sur l’utilisation militaire des traits empoisonnés. Celle-ci était probablement répandue dans la guerre antique, et même confirmée chez certains peuples, mais compte tenu du faible nombre de références précises et surtout datées, rien ne permet de pencher en faveur d’un usage guerrier très fréquent, voire systématique, même s’il ne faut pas pour autant nier les connaissances et le savoir-faire des Anciens dans la confection de poisons. Pour plus de précision, nous renvoyons à l’article de B. Lefebvre[2], qui toutefois ne concerne qu’une partie de la période antique.

Les chapitres suivants, tout aussi riches et intéressants, portent sur d’autres aspects de la guerre chimique et biologique, par exemple l’empoisonnement des eaux (chapitre 3), l’utilisation militaire des germes (chapitre 4), de la nourriture (chapitre 5) et des animaux (chapitre 6), ou encore le recours au pétrole (naphta) pour créer des feux inextinguibles (chapitre 7). Dans ces pages, A. Mayor s’intéresse à des thématiques comme le recours au savoir médical pour confectionner des armes (p. 99-100), l’attitude des Anciens face à ces armes (par exemple, p. 100-108, 210, 276), ou encore la place qu’occupe cette façon de combattre dans la guerre psychologique, dont l’importance est de plus en plus reconnue par les chercheurs (p. 121-130). Elle défend aussi des hypothèses audacieuses. Pour expliquer, par exemple, l’origine de la « peste » qui a causé des ravages sous Marc Aurèle (161‑180), elle retient l’hypothèse d’une fuite accidentelle de matière pestilentielle après la profanation du temple d’Apollon à Babylone par les soldats de Lucius Verus. Elle cite plusieurs exemples pour appuyer sa démonstration, les temples anciens ayant pu, selon elle, stocker des reliques dangereuses (p. 137‑140).

La bibliographie consiste en une quinzaine de pages. Elle débute par un catalogue des sources littéraires gréco‑romaines, mais pas des autres sources écrites, ce qui est regrettable. Concernant les recherches modernes, elle regroupe essentiellement des travaux de langue anglaise. Parmi les travaux de chercheurs français, si l’article de M. D. Grmek[3] apparaît, on ne peut que déplorer l’absence de référence à celui, plus récent, de B. Eck (cité plus haut). Plus surprenante encore est l’absence de l’article d’E. L. Wheeler[4], dans lequel ce dernier étudie Julius Africanus, un auteur ancien qui a vécu au début du IIIe siècle et dont l’œuvre majeure, les Cestes, contient plusieurs conseils relatifs entre autres à la magie et à l’utilisation militaire du poison. Une traduction française est disponible[5]. A. Mayor fait bien à un moment référence à Julius Africanus (p. 250, n. 49), mais pour parler d’une arme incendiaire. On note enfin l’absence, moins grave toutefois, de référence à l’article de N. Bisset[6], qui s’intéresse à la composition de poisons sagittaires à travers différentes époques et au sein de différentes cultures. Plusieurs références dans la bibliographie concernent des conflits du XXe siècle ou du début du XXIe siècle, certaines consistant en des articles de journal (New York Times) ou de revue (Newsweek). Peu de recherches sur la guerre chimique et biologique dans l’Antiquité ayant été publiées, la consultation de travaux portant sur d’autres périodes et d’autres zones géographiques alimente la réflexion d’A. Mayor et reflète son objectif de replacer l’Antiquité dans un contexte historique plus global. Cependant, compte tenu de l’hétérogénéité des références, la bibliographie risque de perdre en cohérence. Cette hétérogénéité fait écho à la préface de l’ouvrage, dans laquelle A. Mayor indique avoir été contactée par plusieurs médias pour intervenir en tant que conseillère dans des émissions historiques, signe de l’engouement du public pour ce genre de thématique. Greek Fire, Poison Arrows, and Scorpion Bombs est-il alors un ouvrage de vulgarisation ? En raison de la richesse de son contenu, de la maîtrise des sources et de la rigueur de son propos, il est sans doute bien plus que cela. Assurément cet ouvrage, en s’intéressant à une thématique originale et encore mal connue, comble de façon satisfaisante une lacune dans l’étude de la guerre « non-conventionnelle » dans l’Antiquité.

 

Benoît Lefebvre, Université Paul-Valéry Montpellier 3, EA 4424 CRISES – LabEx Archimède

Publié dans le fascicule 2 tome 125, 2023, p. 501-505.

 

[1]. B. Eck, « Les flèches d’Éphyre », REA 109, 2007, p. 595 ; P. Sauzeau, « Prolégomènes à l’étude du vocabulaire et de la symbolique des armes dans l’Antiquité » dans P. Sauzeau, T. Van Compernolle éds., Les Armes dans l’Antiquité, de la technique à l’imaginaire, Montpellier 2007, p. 13-33.

[2]. « La petite bête qui va manger la grosse ? L’utilisation des serpents, scorpions et insectes dans la guerre antique à l’époque romaine », HiMA 12, 2023.

[3]. « Les ruses de guerre biologiques dans l’Antiquité », REG 92, 1979, p. 141-163

[4]. « Why the Romans Can’t Defeat the Parthians: Julius Africanus and the Strategy of Magic » dans W. Groenman-van Waateringe éd., Roman Frontier Studies 1995, Oxford 1997, p. 575‑579.

[5]. J.-R. Vieillefond, Les Cestes” de Julius Africanus. Étude sur l’ensemble des fragments avec édition, traduction et commentaires, Paris 1970.

[6]. « Arrow and Dart Poisons », Journal of Ethnopharmacology 25, 1989, p. 1-41.