L’œuvre de C. Baroin (désormais CB) est issue d’un mémoire inédit d’une habilitation à diriger des recherches soutenue en 2019. Le volume a été remanié par l’autrice afin d’y intégrer les travaux les plus récents. Celui-ci est composé de trois parties : la première est dédiée aux « normes du beau », la deuxième à « la présentation de soi » et la dernière, composée de trois cas d’étude (citoyen, orateur, Prince), à l’idéal masculin de la beauté romaine. L’étude, de nature anthropologique, est fondée sur les sources de tradition manuscrite, avec une prévalence de écrits de Cicéron, Sénèque, Pline le Jeune et des traités de philosophie (essentiellement Ier a.C.-Ier p.C.). Cette synthèse de 265 pages est complétée par une bibliographie mise à jour, un index des sources et un index général dans lequel on regrettera l’absence d’ethnonymes et de toponymes – certes peu nombreux dans l’ouvrage. Sans être dénué d’un appareil épistémologique réflexif, bien au contraire, l’ensemble est rédigé dans un style clair et accessible, sans vocabulaire abscons ou jargonnant comme pourrait l’induire un tel sujet.
Malgré ce que peut laisser penser le titre de l’ouvrage, ce dernier s’attache avant tout à présenter les normes corporelles de la bonne conduite du citoyen idéal, que l’on peut connaître notamment à partir des transgressions dénoncées par les sources. La beauté est ainsi systématiquement désignée et qualifiée en fonction du respect des normes civiques. Il s’agit là de la thèse principale de l’autrice : la beauté romaine se définit selon l’officium et la natura. Les mouvements et les gestes corporels considérés comme naturels correspondent donc aux injonctions sociales et civiques. En toute logique, cette thèse, rondement menée, s’appuie au préalable sur les travaux de D. Conso qui permettent d’affirmer que la forma, c’est-à-dire la qualité naturelle du corps dépourvue de la parure (cultus) et des vêtements (vestes), présente une ambiguïté qui invite à privilégier l’étude des normes sociales plutôt que l’étude des discours sur la nature du corps.
Nécessairement, ce discours sur la beauté repose sur une acception large de la notion de norme, évoquée dès les premières pages du livre (p. 10sq.), dans la mesure où cette dernière, récemment étudiée sur nouveaux frais[1], est au cœur de l’analyse menée par CB et revient donc dans chacun des neuf chapitres. L’introduction, qui répond scrupuleusement aux exigences académiques, précise d’emblée que l’ouvrage est surtout centré sur les normes civiques du corps, au sens large. De ce fait, l’autrice ne reprend pas la séculaire dialectique entre l’âme et le corps – sujet insoluble –, tant développée par la philosophie ancienne, qui ferait rejaillir la beauté morale sur le corps. Au contraire, CB affirme clairement qu’il n’existe pas de « corps-type », ce qui est un point fondamental pour tous les historiens et historiennes qui s’attachent aux études sur le corps (p. 20).
Ainsi, la norme sociale comme élément constitutif de la beauté est traitée dès le début de la première partie, notamment à travers des épisodes comme celui du travestissement et du changement de sexe d’Iphis (p. 27) qui illustre le fait que l’apparence et non la nature définit le genre dans la littérature ovidienne (Ov., Met., 9, 786-790). Ce constat est mis en perspective avec le genre des plantes, étudié par M. Bretin‑Chabrol, qui n’est nullement fondé sur la biologie. Une telle lecture invite le lecteur ou la lectrice à se rappeler qu’il est toujours nécessaire d’écarter les nomenclatures héritées des Lumières lorsqu’il s’agit d’étudier les normes des Anciens. D’autre part, les deux premiers chapitres s’appuient sur les acquis des travaux de P. Monteil sur le beau et laid, toujours aussi pertinents selon l’autrice soixante ans après leur publication : ils rappellent en effet à quel point il est nécessaire de saisir la polysémie et les frontières souvent poreuses du lexique du corps. Se posent ainsi les fondements de l’étude qui font que decens signifie avant tout « comme il faut », ce qui renforce la cohérence du diptyque beauté / présentation de soi (corps et éthique d’une certaine façon) privilégié par l’autrice.
Ce travail lexicologique minutieux invite dès lors à mieux comprendre la beauté à partir de ses constantes reconfigurations. Ainsi, la beauté fondée sur la dignitas, dont l’association apparaît dans les traités cicéroniens à partir des années 80 a.C., est bien étrangère à la beauté des héros. Pour cette dernière, CB observe plusieurs traits communs avec la kalokagathia, réagencée selon les spécificités romaines (en conjuguant forma et virtus). Sans surprise, cette analyse (surtout à partir d’Ovide et Virgile) s’appuie sur les études portant sur la beauté dans le monde grec, plus nombreuses que pour le monde romain, notamment celles de Fl. Gherchanoc. En effet, si l’histoire du corps fut investie bien tardivement par l’histoire ancienne, elle le fut davantage encore par les romanistes qui mirent longtemps à suivre les travaux initiés par l’important ouvrage collectif Corps romains dirigé par Ph. Moreau en 2002. En cela, le travail de CB marque une étape importante pour l’histoire du corps romain ; il signale un moment de maturation épistémologique. Voici venu le temps des synthèses, à un moment où les médiévistes, quant à eux, en sont déjà aux bilans historiographiques[2]. Ainsi, après les publications de S. Rey sur la main, le dossier dirigé par C. Husquin et C. Landrea sur les blessures aristocratiques, puis l’histoire de la calvitie rédigée par R. Baudry et C. Husquin, l’ouvrage de CB est le point d’orgue d’une série de deux années particulièrement prolifiques pour l’histoire du corps à Rome[3].
Néanmoins, la singularité de l’œuvre de CB réside dans le fait que l’analyse porte toujours sur le corps physique, sans en reprendre les enjeux moraux désormais bien connus. Ainsi, les pages sur les proportions et les mouvements corporels chez Vitruve (p. 51-65) sont tout particulièrement stimulantes, puisqu’elles remettent le corps vitruvien dans sa dimension théorique – à plat – comme l’avait signalé P. Gros (cité p. 54). La prise en compte des mouvements corporels, qui doivent être droits et rigides, permet ainsi de donner chair à ces corps romains que les traités philosophiques laissent statiques ; la beauté romaine s’exprime nécessairement par le mouvement. Au-delà de cette distinction, qui s’appuie sur l’aspect naturel de la beauté souligné par les discours romains, ces premières pages insistent – et c’est salutaire – sur la notion de mollitia. Cette dernière est régulièrement considérée caricaturalement comme une mollesse efféminée, presque sexualisée. Toutefois, CB relativise une telle assertion qui repose avant tout sur nos propres conceptions genrées et démontre la complexité d’une telle notion. Selon CB, est mollis un corps selon l’espace où il se situe, ce qui implique que la mollitia est relative à la beauté-dignitas. Largement convaincantes, ces analyses (comme les suivantes) reposent sur des sources de tradition manuscrite, ce qui est parfaitement justifié par l’autrice. Toutefois, force est de constater que l’absence totale d’images paraît préjudiciable pour certaines démonstrations. C’est le cas, par exemple, lorsque est évoquée la statue de Polyclète (p. 52-55). Même si CB signale que les canons esthétiques de la statuaire ne concordent nullement avec ceux du monde de la cité, la copie romaine du Doryphore aurait gagné à accompagner le texte.
La deuxième partie de l’ouvrage porte sur la présentation de soi. Comme le suggère une telle expression, l’analyse privilégie une approche sociologique dite interactionniste. Cela suit une logique épistémologique qui s’attache à l’étude des langages parallèles chers à Cl. Nicolet. Au regard de cette approche, on sera surpris de l’absence de certains travaux de K.‑J. Hölkeskamp[4] (notamment sa synthèse Theater der Macht). Si P. Bourdieu est rapidement évoqué au sujet de l’habitus, les travaux d’E. Goffman sont plus largement mobilisés (et explicités p. 93‑95) pour l’étude des interactions sociales qui sont mises en perspective avec le cultus. L’ouvrage prend alors une tout autre dimension, davantage sociologique, et, on le comprend assez rapidement, sur la beauté reposent, finalement, les prémices d’une étude plus large des normes corporelles dans la cité. Cela est d’autant plus pertinent que la société romaine, au moins à la fin de la République et au début de l’Empire, est une société du face-à-face, c’est‑à‑dire une société où le regard sur l’autre – le jugement et la régulation sociale – constitue bien souvent l’instance principale du contrôle social. De ce fait, l’autrice insiste régulièrement sur l’importance des signifiants comme les yeux et le visage (species oris) dans les sources littéraires.
Les chapitres 4 et 5 sont néanmoins dévolus aux vêtements, entendus comme des éléments constitutifs du « costume », dans la mesure où ce dernier indique l’identité, l’aspect (species) et la mise (habitus). En effet, l’analyse ne peut séparer corps et vêtements, puisqu’étudier la présentation de soi suppose de reprendre l’ensemble des indicateurs statutaires ou identificatoires. De la sorte, le corps voilé, caché, est souvent évoqué même si on pourra être surpris que CB cite (p. 96, n° 28) l’étude de 2015 de J. Meister pour évoquer Auguste alors qu’on attendait plutôt celle de M. Jehne[5]. La question des transgressions est logiquement abordée dans le chapitre 5 à partir de plusieurs cas d’étude (César et Mécène et, dans une moindre mesure, Caligula et Néron). Dans cette perspective, on pourra signaler, parmi d’autres, le passage fort intéressant sur l’iniuria envisagée selon les interactions de groupe dans l’espace urbain (p. 115-120).
Le sixième et principal chapitre de cette partie porte sur le cultus envisagé comme un travail de soin et surtout de composition (p. 154-163) qui passe par les bains, mais surtout par les vêtements. Ainsi, la présentation de soi, est tantôt politique tantôt sociale. De ce fait, les travaux d’anthropologie historique sont davantage mobilisés, notamment ceux de M. Blonski et P. Cordier. Afin d’éclairer ce qu’est le cultus, CB reprend successivement les éléments les plus importants du costume avant d’aboutir à une conclusion importante : « la beauté autant que la laideur est statutaire » (p. 174), ce qui induit, ou plutôt implique, « une géographie du corps masculin épilé, qui est le signe d’un corps honorable ou pas » (p. 176).
Enfin, le troisième et dernier temps de ce livre s’attache à définir ce qu’est un homme beau. Pour ce faire, il s’agit de comprendre ce qu’est la species liberalis (l’apparence de l’homme libre). Pour reprendre cette question des plus difficiles, CB propose trois cas d’étude autour de trois figures, en autant de chapitres : le citoyen libre, l’orateur et le Prince (selon Suétone).
Bien sûr, l’autrice n’a pas vocation à traiter l’ensemble d’un sujet aussi vaste que la beauté corporelle du citoyen. Cette synthèse, centrée sur la voix et les déplacements (incessus et ingressus) des citoyens à Rome, atteste la maîtrise d’un champ travaillé depuis de longues années par CB. Du tableau dépeint ressort l’importance du corps quadratus déjà présenté à partir de l’œuvre de Vitruve. Ainsi, la question soulevée ici est de savoir comment un homme (ou parfois la matrone) peut acquérir le bon corps de citoyen, alors que, comme CB l’a montré précédemment et réaffirmé ici, le statut du libre ne peut s’observer directement faute de signes distinctifs (liberalis forma ; p. 202), comme l’illustre le théâtre de Térence et de Plaute. Ainsi, à la question de savoir si la société romaine était une société de statut ou non, l’autrice répond par la négative : la beauté romaine n’est en rien relative à un statut juridique exprimé par un costume. Pour être beau, le citoyen doit être convenable (decorum) en répondant aux attentes civiques et sociales. Ainsi, la beauté du corps du citoyen est une nouvelle fois perceptible à partir de la dignitas, puisqu’elle est avant tout une beauté sociale. Il n’existe donc pas de modèle préexistant, de canon esthétique, ni d’« étalon » de beauté (p. 205). On comprend dès lors que ce chapitre, comme le suivant, ne peut se lire indépendamment des précédentes parties, tant il est fondé sur des conclusions établies antérieurement.
De ces remarques découlent les analyses sur l’orateur (chapitre 8), d’abord étudié à partir de sa voix et de ses vêtements. La présentation de l’orateur s’appuie sur une longue formation ; outre le cas d’Hortensius, les pages dédiées à la reproduction sociale au sein de la cellule familiale sont particulièrement stimulantes (p. 213). Elles interrogent la question du mimétisme corporel et donc, plus largement, la nature des éléments, idéologiques pourrions-nous dire, qui participent à la définition des citoyens et qui éclairent donc la pérennisation des normes civiques. CB ouvre ici plusieurs pistes de réflexion qui méritent d’être prolongées, comme celle du mimétisme corporel dans l’espace domestique. Les travaux de Ch. Guérin sont logiquement mobilisés pour l’étude des lieux politiques et judiciaires où se déploie le corps de l’orateur durant l’actio (vultus ; motus et gestus ; vox)[6].
Les normes que l’orateur doit respecter sont sensiblement les mêmes que pour le citoyen : la mediocritas (le juste milieu) demeure la plus importante, ce qui apparaît dès lors comme une des conclusions les plus significatives de l’ouvrage, tant elle traverse l’ensemble des chapitres. En effet, il n’existe nul modèle unique et univoque, prescriptif et coercitif, lorsqu’il s’agit de beauté et de norme à Rome. CB reprend et approfondit ici des éléments soulignés naguère par M. Foucault dans L’histoire de la sexualité : la norme dans l’Antiquité serait située sur un spectre encadré par deux extrêmes et nulle nomenclature n’était formalisée par un discours politique sur le bios (affirmation qu’on pourra lire encore une fois dans l’inédit récemment publié[7]).
Le dernier chapitre porte sur « le corps du Prince » étudié à partir des notices des Vies de Suétone. Ce choix pourra surprendre, d’autant que rien ne justifie l’absence des autres biographies d’empereurs comme celles de Plutarque ou de l’Histoire Auguste. La démonstration, centrée sur les rubriques dédiées à l’aspect physique du Prince emporte largement la conviction et ce chapitre intégrera la bibliographie des études suétoniennes. Les descriptions de Suétone (p. 245) reposent avant tout sur des aspects moraux et ne correspondent en rien à une « photographie » du Prince. En outre, ces pages contribuent à la compréhension des modalités d’écriture de Suétone (rédaction, élaboration de fiches, etc.). Les éléments les plus importants chez Suétone sont le visage, les yeux, la taille et la couleur de la peau, parce qu’ils constituent les éléments identificatoires.
Cette troisième partie vise à comprendre comment il est possible d’estimer la beauté et le convenable (decens). Cette enquête confirme, ou plutôt conforte, les propos de la première partie, à savoir que ce que l’on pourrait appeler, même si l’autrice ne le fait pas, l’idéal-type (le terme n’est pas mobilisé) correspond au juste milieu (mediocritas) qui repose donc sur la comparaison avec les deux extrêmes d’un spectre. Si l’ensemble bien proportionné se reconnaît au premier coup d’œil, les sources ne fournissent finalement presque aucun détail pour segmenter et évaluer les parties de cet ensemble. Ainsi, dans une conclusion toute stoïcienne, CB affirme que « le plus important est la beauté de l’aspect général (forma), la dignitas de l’ensemble que le corps vêtu offre à la vue » (p. 271).
En définitive, CB analyse avec minutie les discours sur le beau et, plus généralement, sur les normes corporelles à Rome, afin de rappeler que les interactions sociales reposent sur une dimension physique. L’ouvrage présente un nombre particulièrement restreint d’erreurs typographiques ; le soin accordé à l’ensemble du volume est à souligner. De plus, le propos reste accessible aux étudiant.es et constitue un jalon essentiel de l’histoire du corps romain. Chacun et chacune pourra donc y puiser des informations, mais aussi des pistes de réflexion particulièrement nombreuses et qui donneront naissance à bien d’autres recherches. En comblant un vide historiographique, CB souligne combien le beau naît du convenable (decens) ; en d’autres termes, cette étude rappelle le fait que le corps, cet objet totalisant, doit être envisagé comme un outil heuristique afin de mieux saisir les modalités du pouvoir.
Kévin Blary, École Française de Rome
Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 294-299
[1]. T. Itgenhorst, Ph Le Doze dir., La Norme sous la République et le Haut‑Empire romains. Élaboration, diffusion et contournements, Bordeaux 2017.
[2]. L. Moulinier-Brogi, « Corps en beauté » dans D. Le Blévec, L. Moulinier-Brogi, Le corps au Moyen Âge, Turnhout 2025, p. 209-254. S’il fait un point bibliographique, le dossier des DHA Supplément 14, présente surtout des pistes de réflexion (Fl. Gherchanoc dir., L’histoire du corps dans l’Antiquité : bilan historiographique, Besançon 2015).
[3]. S. Rey, Manus. Une autre histoire de Rome, Paris 2024 ; C. Husquin, C. Landrea dir., Blessures aristocratiques dans l’Antiquité romaine : du corps à l’honneur, Besançon 2024 ; R. Baudry, C. Husquin, Les chauves. Histoire d’un préjugé dans la Rome antique, Paris 2025.
[4]. Notamment Theater der Macht. Die Inszenierung der Politik in der römischen Republik, Munich 2023.
[5]. « Augustus in der Sänfte. Über die Invisibilisierung des Kaisers, seiner Macht und seiner Ohnmacht » dans G. Melville dir., Das Sichtbare und das Unsichtbare der Macht. Institutionelle Prozesse in Antike, Mittelalter und Neuzeit, Köln-Wien-Weimar 2005, p. 283-307.
[6]. L’œuvre de M. Bettini est également mobilisée, hormis Roma, città della parola, Turin 2022 qui aurait pu rendre quelque service.
[7]. M. Foucault, Les Hermaphrodites, texte établi par H.-P. Fruchaud, A. Sforzini, Paris 2025 (par ex. p. 63).
