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Cet ouvrage paru en 2024 constitue la dernière livraison d’une série d’articles et de livres[1] consacrée aux fouilles archéologiques programmées réalisées par Fanette Laubenheimer et son équipe sur l’atelier de potiers du Clots de Raynaud, à quelques kilomètres au nord de Narbonne.

Cette opération de longue haleine (1976-1998) fut exemplaire à plus d’un titre et a profondément renouvelé l’étude des ateliers de potiers grâce à une approche pluridisciplinaire mêlant Archéologie, Archéométrie (analyse de la pâte des différentes productions ; datation archéomagnétiques des fours), Anthracologie (étude du combustible des fours et de l’habitat), céramologie (étude des productions) et même Anthropologie avec les résultats novateurs concernant des tombes de nouveau-nés localisées dans l’habitat. La démarche fut celle d’un programme de recherche ambitieux et dynamique dont l’objectif était de comprendre le fonctionnement d’un atelier de potiers sur une durée très longue de trois cents ans. Sallèles-d’Aude constitua de fait un véritable laboratoire de recherche au sein duquel furent forgées des méthodes neuves et rigoureuses. Surtout, la fouille a été suivie d’un projet muséographique de grande qualité (musée Amphoralis) qui a permis, entre autres choses, des expérimentations à grande échelle de production et de cuisson de matériaux de constructions, vases et amphores par Michel Perron d’Arc. S’ajoutent à ce volet, la reconstruction par le même chercheur, d’un bâtiment d’habitation des potiers et l’aménagement d’un vaste jardin botanique à la romaine, ouverts au public.

L’ouvrage de 324 pages, dirigé par Fanette Laubenheimer, directrice de recherche émérite au CNRS, est riche de 249 illustrations et il rassemble les contributions de dix spécialistes.

Dans le premier chapitre, l’auteur décrit les structures artisanales qui constituent la chaine opératoire de l’atelier : glaisière accessible par des puits d’extraction, bassins pour le traitement de l’argile, puits à eau, bâtiments et tours de potier, fours. Ce travail vient compléter celui précédemment publié en 1990[2] et s’attache à décrire les nombreuses spécificités de ces différentes structures. Il livre des données inédites concernant plusieurs fours, en particulier une série de petites unités de cuisson assez mal conservées et qui confirme la grande diversité des structures utilisées par les artisans. L’un des apports principaux de cette étude est la partie consacrée aux tours de potiers, rarement conservés en contexte artisanal et qui constituent l’une des séries les plus riches connues dans les Gaules. Les quatorze fosses liées à ce type d’aménagement se trouvent toutes dans la grande galerie X et ne constituent que la partie visible d’un ensemble qui se déployait dans ce vaste bâtiment à plan en L. On peut regretter l’absence, dans cette première partie très riche, d’une présentation détaillée du phasage de l’atelier qui aurait permis au lecteur de mieux appréhender sa dynamique. Le lecteur pourra se reporter pour cela à l’ouvrage paru en 2001[3]. Par ailleurs, le plan général de l’atelier n’apparait qu’à la page 56 ce qui gêne la lecture des premières pages.

L’étude céramologique des productions (chapitre 2) vient également compléter celles publiées auparavant et concerne les lampes à huile et les céramiques communes à pâte claire dont les chronologies sont précisées. L’étude sur les lampes est remarquable de précision et constitue une référence en la matière. M. Perron d’Arc a très minutieusement étudié les fragments des cent soixante-quinze exemplaires et livre un très utile catalogue des décors et des timbres. Il met en évidence l’existence de moules en plâtre qui explique la grande rareté de ceux en argile, constatée dans tous les ateliers de lampes. Son étude des productions de vases à pâte calcaire complète et achève celle publiée en 1990. Quarante-neuf formes distinctes ont été tournées dans l’atelier pendant les trois siècles d’occupation, essentiellement des vases à liquide. Il en précise les chronologies, livre des données inédites pour le IIIe s. et montre pour une douzaine de cruches et un type de coupe l’existence de deux à trois modules. Ceux-ci permettent de montrer que les potiers ont produit des vases à liquide étalonnés sur le demi-conge, le conge ou l’hémine. Cette présentation bénéficie de l’important travail de recherche qu’il a réalisé en tournant d’importantes séries de vases constituant le matériau testé lors des cuissons expérimentales réalisées dans les fours reconstruits à cette occasion.

La troisième partie du livre est consacrée à la vie quotidienne des potiers. L’habitat, situé à quelques mètres au nord de la zone artisanale comprend deux longs bâtiments en matériaux périssables, encadrant une rue. Il fait l’objet d’une description générale puis sont ensuite présentés et étudiés deux puits à eau ainsi qu’un petit ensemble thermal identifié à l’occasion de la reprise de la documentation. Ces données sont originales à l’échelle de la Gaule narbonnaise où très peu de zones de vie associées à des structures de production artisanale sont connues, soit parce qu’elles n’ont pas fait l’objet de fouille, soit parce que leur état de conservation est très médiocre voire nul.

L’étude réalisée par Lucie Chabal sur la confrontation des charbons de bois provenant des fours de potiers[4] et ceux issus de l’habitat est d’un grand intérêt méthodologique et scientifique. L’anthracologie permet d’estimer que sur trois siècles, l’atelier a utilisé à lui seul plus de 200 000 m3 de bois comme combustible artisanal et domestique. Les deux types d’utilisation, artisanale et domestique, renvoient aux mêmes espèces, la seule différence notable étant celle des différences de calibre. Le modèle d’exploitation défini est celui, très organisé de coupes de parcelles en rotation (environ 470 ha de taillis) dans un territoire au sein duquel l’atelier serait en position centrale. La collecte de bois serait le fait des potiers et de leurs familles, dans un rayon d’un peu moins de 1,3 km. Si ce modèle est séduisant et s’appuie sur un ensemble de données anthracologiques tout à fait unique, on peut cependant faire remarquer qu’il n’intègre pas les données de l’occupation du sol. Celles-ci montrent que l’atelier n’est pas un isolat et qu’existait autour de lui un certain nombre d’établissements ruraux et de villae exploitant le même terroir (Voir Carte Archéologique de la Gaule, 11/1 et 11/2 ; Sallèles‑d’Aude, Saint-Marcel/Aude, Ouveilhan). Par ailleurs, on peut aussi rappeler que se trouve, sur la rive opposée de la Cesse, à un kilomètre à l’ouest, un autre atelier de potiers (Empare-Haut, Saint-Marcel/Aude) dont les besoins en combustible avaient aussi un impact sur la ressource en bois locale. Lucie Chabal rappelle par ailleurs avec raison et en s’appuyant sur l’étude de Michel Jamet parue dans l’ouvrage collectif de 2001, « que l’utilisation de 467 ha de taillis sur des terres aptes à la culture de la vigne rentabilise très mal l’espace ». On peut en effet en convenir ce qui induit, à tout le moins, de ne plus considérer l’espace forestier exploité comme réparti de manière uniforme et circulaire autour de l’atelier. Pour explorer toutes les potentialités du croisement de l’ensemble des données archéologiques disponibles, une étude pluridisciplinaire serait à développer.

On peut ainsi se demander, à minima, si un autre scénario n’est pas possible qui, s’éloignant du paradigme du « village de potiers » et des potiers « hommes à tout faire », prendrait mieux en compte le recours à des entreprises spécialisées pour l’abattage et la possibilité d’un transport d’une partie du bois (sur la Cesse par exemple ?) provenant d’une plus large périphérie. Ce que l’on sait de l’économie du monde romain, de sa complexité et du dynamisme de ses acteurs ne s’oppose pas à cette possibilité et permettrait de mieux appréhender la question du coût du combustible et de la place de la forêt dans l’économie rurale d’époque romaine. En contrepoint, elle rendrait mieux compte aussi de la spécificité du métier de potier. Les recherches de M. Perron d’Arc sur les pratiques de ces artisans montrent en effet un haut degré de spécialisation : tourner une amphore Gauloise 4, fabriquer des décors pour les lampes à huile, produire des cruches répondant à un cahier des charges spécifique n’est pas une mince affaire et l’on peut douter de l’idée selon laquelle le potier était tantôt bucheron, tantôt ouvrier dans les glaisières, en plus de son travail de tournage. Les graffites de tuiliers retrouvés dans l’Empire romain et les comptes de potiers de la Graufesenque donnent des informations calendaires qui indiquent que les ateliers étaient en activité au moins neuf mois dans l’année et il faut se défaire de l’image d’Épinal du potier à son compte, coupant son bois en hiver. Si ce schéma peut être valable pour un artisan isolé ne disposant que d’un petit four, il ne semble pas adapté à une grande fabrique comme celle de Sallèles‑d’Aude.

Malgré l’apport incontestable du dossier sallélois à la question des ateliers de potiers en Gaule Narbonnaise, c’est sans doute cette question de la main-d’œuvre mais aussi et plus largement du statut de cette grande fabrique qui est le grand absent de cet ouvrage. Le concept de village de potiers est certes intéressant mais il parait un peu anachronique et occulte en grande partie le fait que cet atelier était avant tout une entreprise artisanale, aux mains de propriétaires successifs et au sein duquel le travail était rigoureusement organisé.

L’étude des enduits peints, sous la plume de C. Allag, concerne un petit lot de fragments remobilisés dans des remblais de démolition. Essentiellement datés du Ier s., ces enduits, dont la position originelle ne peut être précisée, sont de très bonne qualité, certains d’entre eux utilisant le rouge vermillon ou le bleu pouvant même être qualifiés de luxueux. Pour l’auteur, ces éléments pourraient provenir d’une villa proche, qui n’a jamais été identifiée sur le terrain, mais l’hypothèse d’une hiérarchisation possible des groupes de population occupant les habitations n’est pas évoquée, sans doute parce que le paradigme du « village » la rend difficile à proposer.

L’analyse de l’instrumentum concerne un peu plus de cent vingt objets, classés par domaine d’activité ce qui permet une présentation efficace et au plus près de l’usage et de la fonction des artefacts. Stéphanie Raux souligne que la présence d’objets liés à des meubles, la vaisselle métallique, les instruments de
toilette/médecine et les intailles trahissent la présence de personnages disposant d’un « niveau de vie aisé », sans que soit vraiment précisé ce que recouvre ce concept. L’hypothèse est confortée par la présence d’un scel de bourse poinçonné, utilisé pour des transactions sans doute importantes et par un lot de monnaies (43 exemplaires, étude J.-Cl. Richard) assez conséquent pour un atelier de potiers. Faut‑il considérer que le niveau de vie sur l’atelier était de bon niveau et pour tous ou bien que la population était hiérarchisée et que ces objets appartenaient à une petite frange de la population de l’atelier ? La présence, dans le corpus des amphores exogènes mises au jour sur le site (cent dix-sept ex., étude F. Laubenheimer), de deux amphores rhodiennes contenant un vin de grande qualité peut appuyer l’idée de la présence d’un petit groupe de population socialement supérieure : ces amphores en effet sont en général retrouvées dans les dépotoirs de villa ou de relais routier mais également en ville où se trouvait une population disposant de moyens financiers importants. Dans l’atelier, ce groupe « supérieur » pouvait réunir le responsable de l’atelier, les chefs d’équipe (officinatores) et leurs familles, le reste de la population, très majoritaire, étant constitué des simples potiers et de la main-d’œuvre dédiée aux nombreuses tâches subalternes.

En ce qui concerne l’alimentation, il faut saluer la présence dans l’ouvrage de plusieurs études qui lui sont consacrées. Si elles n’apportent pas vraiment de nouveautés sur notre connaissance des habitudes alimentaires de la population rurale de la province, elles livrent une documentation intéressante à plus d’un titre. Les restes conchylicoles étudiés par V. Forest témoignent d’une consommation récurrente de coquillages marins qui concerne le peigne glabre, l’huitre plate et la moule provenant du littoral et des lagunes distantes de quelques kilomètres. La très courte étude des restes de faune (Ph. Coulumeau †) ne permet pas une vision dynamique et approfondie des modes de consommation carnée mais montre, grâce à la présence d’un tableau de comptage, des pratiques similaires à celles connues ailleurs, en contexte rural. Elles sont marquées par le poids du bœuf, mais apparaissent tout de même originales en raison de la place assez importante occupée par les ovins-caprins. Ces données seront donc à reprendre et à approfondir. L’alimentation végétale de la population de l’atelier est appréhendée à travers quelques restes carbonisés de fruits ou de graines mêlés aux charbons de bois et isolés lors des opérations de tamisage anthracologique. Aucun tamisage carpologique à très petite maille n’a en effet été réalisé lors des fouilles. Sont attestés pour la période qui s’étend du milieu du IIe s. à la fin du IIIe s., de rares restes de noix et de pignons, le reste étant anecdotique. Parmi les milliers de charbons de bois, Lucie Chabal et Laurent Bouby ont dénombré en très faible quantité de la vigne, de l’olivier, des rosacées maloïdées (pommiers, poiriers) et du noyer. La vigne a été retrouvée dans deux pièces d’habitation (deux charbons, datation entre 50 et 200 et un pépin, fin du Ier s.) mais également dans le four 8 (deux charbons, vers 310). La faiblesse statistique de ces restes, comme l’absence dans l’emprise de la fouille de toute trace d’installation vinicole, fait douter de l’hypothèse selon laquelle « la viticulture est probablement une activité majeure du village, ayant servi à remplir une partie des amphores à vin produites par les potiers, vendues pleines ». Décidément, ce terme de « village » fait entrer dans la réflexion, des concepts qui, pour l’Antiquité romaine, ne sont pas les plus efficients lorsqu’il s’agit d’analyser un complexe artisanal rural comme celui de Sallèles‑d’Aude. Quoi qu’il en soit, cette étude est intéressante car elle montre que les rares attestations de fruits, sauvages ou cultivés, entrent en résonance avec des charbons des mêmes espèces, renvoyant à la présence d’une diversité des végétaux exploités déjà observée ailleurs en Languedoc, pour la même période. Elle donne aussi l’opportunité à ces deux chercheurs de replacer ces modestes éléments dans une réflexion plus large qui enrichit les débats en cours sur l’économie agricole.

L’ouvrage se clôt par l’étude par H. Duday et F. Laubenheimer de deux nouvelles sépultures de nouveau-nés qui s’ajoutent aux treize déjà publiées en 1995[5]. Douze de ces tombes se trouvent dans une pièce du bâtiment 3, dans le quartier artisanal, une autre est en position isolée, à l’extrémité sud de l’espace considéré. Une tombe de chien a été mise au jour à l’entrée de cette pièce aux sépultures d’enfant, « comme s’il en était le gardien ». Sébastien Lepetz consacre à cette dépouille canine une savante étude qui fait le point sur ce type de pratique funéraire encore mal connue.

On retiendra de cet ouvrage une grande richesse documentaire qui met à disposition de la communauté scientifique s’intéressant à la période romaine une masse de données inédites. Fanette Laubenheimer et les chercheurs qu’elle a réunis autour d’elle ont atteint leur objectif et il faut les en féliciter chaleureusement. Ils invitent aussi, à travers leurs réflexions et hypothèses à poursuivre le travail d’analyse sur des problématiques tout juste effleurées (archéozoologie, carpologie, étude des niveaux d’habitat, étude de la production de céramiques culinaires, etc.), soit à travers de nouvelles études soit surtout par des fouilles à réaliser sur des structures conservées mais restées non explorées. Comme legs aux archéologues s’intéressant à la question des ateliers de potiers, Fanette Laubenheimer avait en effet laissé en réserve, parce qu’elle avait observé les progrès rapides de l’archéologie de terrain, certains fours et secteurs de la fouille. On ne peut que saluer sa clairvoyance et sa sagesse et l’en remercier une nouvelle fois. L’atelier de Sallèles‑d’Aude a encore de beaux jours devant lui.

 

Stéphane Mauné, UMR – 5140 ASM, , LabEx Archimede Montpellier
Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 288-293

 

[1]. F. Laubenheimer avec la coll. de V. Serneels, M. Perron d’Arc, Sallèles-d’Aude, Un complexe de potiers gallo-romains : le quartier artisanal, Paris 1990 ; H. Duday, F. Laubenheimer A.-M. Tillier, Sallèles d’Aude. Nouveau-nés et nourrissons gallo-romains, Besançon 1995 ; F. Laubenheimer dir., 20 ans de recherches à Sallèles-d’Aude, Paris 2001.

[2]. F. Laubenheimer, 1990, op. cit. n. 1.

[3]. F. Laubenheimer dir., 2001, op. cit. n. 1, p. 11-24.

[4]. L. Chabal, F. Laubenheimer, « L’atelier gallo-romain de Sallèles-d’Aude : les potiers et le bois » dans Terres cuites et société : la céramique, document technique, économique et culturel, Actes des XIVes rencontres d’archéologie et d’histoire d’Antibes, Juan-les-Pins 1994, p. 99-129 ; L. Chabal, « Les potiers, le bois et la forêt à l’époque romaine, à Sallèles d’Aude (Ier-IIIe s. ap. J.-C.) » dans F. Laubenheimer dir., op. cit. n. 1, p. 93-110.

[5]. H. Duday, F. Laubenheimer, A.-M. Tillier, Sallèles d’Aude. Nouveau-nés et nourrissons gallo-romains, Besançon 1995.