Cet ouvrage dirigé par Chr. Kuhn traite du passage de la République au Principat sous l’angle de la transition historique. Le titre met en avant la volonté de repenser les effets de rupture entre ces deux périodes, qui, par-delà leurs chrononymes différents, sont de plus en plus pensées sur le mode de la continuité[1]. De fait, si la transition socio-politique à Rome est réévaluée au prisme de la couture plutôt que de la coupure, c’est aussi parce que cette transition est mise en relation avec la tradition, le mos maiorum. En ce sens, l’ouvrage ambitionne de comprendre le principat julio-claudien dans la perspective de la négociation, de l’ajustement entre le passé républicain et le nouvel ordre monarchique. Dès l’introduction, Chr. Kuhn précise que ce livre ne se limite pas aux seules transformations sociales et politiques du principat d’Auguste, mais qu’il entend saisir l’ampleur de la transition historique également sur les plans culturel et économique, aux échelles locale et méditerranéenne (p. 9). L’auteure élargit également la perspective chronologique en faisant des Ides de Mars 44 le point de départ de la réflexion (p. 10).
Dans le premier chapitre, T.P. Wiseman montre que l’historiographie moderne – de Syme à Zanker – a souvent projeté sur Auguste la figure d’un usurpateur ou d’un monarque dissimulé, sans toujours s’appuyer solidement sur les sources : ni la lex Titia de 43 a.C., ni l’accession régulière au consulat à dix-neuf ans ne préfigurent un pouvoir absolu et extra-légal (p. 20‑23). Wiseman souligne ainsi avant tout le caractère consensuel et ambigu du pouvoir augustéen. Outre l’absence regrettable de bibliographie française dans les notes, certaines simplifications affaiblissent la démonstration : l’adoption testamentaire de César, validée par la lex curiata, est par exemple irrégulière au niveau procédural : elle signifie moins le respect des institutions, comme le pense Wiseman, qu’un contournement de celles-ci, puisque ce type de loi s’inscrit normalement dans le cadre d’une adrogatio en présence de l’adoptant et l’adopté.
Dans l’article suivant, E. Cowan mobilise l’œuvre de Velleius Paterculus en appliquant la notion de « société post-conflictuelle » à un ensemble diachronique large, qui court du second triumvirat au principat de Tibère. Pour l’auteure, le traumatisme des guerres civiles traduit la volonté, chez Velleius, de retour à un monde vivable où le Prince, lex animata, incarne le rétablissement du droit par « une justice transitionnelle » (p. 41-42). L’absence de procédures judiciaires de réconciliation et de réparation dans le monde romain conduit toutefois à s’interroger sur l’usage du concept de « justice transitionnelle », fondé sur des cadres démocratiques distincts de la simple clementia du Prince. La structure juridique romaine et la justice impériale diffèrent en effet trop fortement des contextes contemporains où ce concept est né, comme le reconnaît, du reste, l’auteure elle-même (p. 52).
C. Kuhn propose une nouvelle interprétation de la recusatio imperii de Tibère, comprise non comme un refus feint, mais comme le signe d’une stratégie destinée à préserver le caractère exceptionnel du charisme augustéen et articulée à une conception de l’honneur qui reste fondée sur la modestia et la civilitas (p.63). Si Tibère se montre méfiant à l’égard de l’adulatio, attitude propre à la culture aristocratique, il accepte certains honneurs fondés sur une collaboration significative avec le Sénat, tels que l’acceptation du Principat à l’initiative de la Curie (p. 72‑73). Cette posture traduirait de la part de l’empereur une conscience aiguë des enjeux de la première succession impériale, où le charisme doit rester transmissible sans être banalisé, pour parler comme Max Weber[2].
Dans le quatrième chapitre, J.F. Drinkwater éclaire la manière dont la période julio-claudienne ouvre de nouveaux champs d’influence à des acteurs dont le rôle a longtemps été sous-estimé. Ce qu’il qualifie de « plastic Principate » (p. 90), marqué par des pratiques et valeurs issues de la guerre civile (telles que l’aemulatio), serait de nature à favoriser l’ascension de figures comme Séjan, dont la trajectoire illustre les potentialités d’un système inachevé, entre République déclinante et monarchie en gestation (p. 95). Le parcours de Séjan, l’opportuniste plutôt que le préfet loyal (p. 94), reposant sur l’accumulation de charges et de prestige dans les années 20‑31, fait ainsi apparaître un espace d’action inédit, permis par l’incomplétude même du régime.
Dans sa contribution, C. Mallan entend montrer, à partir d’une analyse rhétorique du récit de Cassius Dion, que Caligula devient véritablement un paradeigma turannou à partir du livre 59 (p. 108). En effet, l’empereur, dans un discours prononcé au Sénat, présente sa conception du pouvoir impérial comme s’inspirant du modèle tibérien (p. 122). Le modèle de l’imitatio Augusti est ainsi laissé de côté au cours d’un échange entre l’empereur et les aristocrates[3]. Or, selon Cassius Dion, l’enseignement de Tibère consistait justement en l’apprentissage d’une forme d’interaction adaptée aux élites, permettant à un empereur d’assurer sa survie et d’imposer son pouvoir : c’est sur ce point que Caligula n’apprend pas de son maître. Le troisième empereur julio-claudien correspond donc à une figure tyrannique complexe dans le récit de l’auteur bithynien, étant aussi bien un anti-Auguste qu’un anti‑Tibère.
L’article de M. Goodman met en lumière le caractère monarchique ambivalent du Principat à travers une étude des interactions avec les Hérodiens, figures de rois alliés présentes dans l’Vrbs, repoussantes autant qu’inspirantes. Intégrés à la cour tout en restant subordonnés, ces acteurs tirent en effet profit du prestige de leur altérité royale, comme l’illustre le discours prononcé en 44, en grec et devant le Sénat, par Agrippa Ier de Judée (p. 137). Goodman voit ainsi dans la révolution augustéenne une consolidation de réseaux royaux venant renforcer le prestige monarchique du Prince.
W. Eck rappelle que la restructuration politique du régime permet l’émergence de sphères d’influences complexes, qui sont le témoin d’une négociation constante entre le Prince et les élites. Le consulat par exemple, magistrature républicaine dont l’évolution sous le Principat est encore peu considérée (p.139), indique le poids des circonstances dans la valorisation nouvelle des consuls suffects au Ier siècle. En effet, si la plus haute magistrature de Rome perd son pouvoir politique à la fin de la République, la généralisation du consulat suffect a rendu possible une plus large intégration de l’aristocratie sénatoriale au sein des affaires politiques, malgré un contrôle accru de la part du Prince, comme le montre bien l’exemple de Caligula.
J. Osgood entend montrer que les femmes de l’élite sénatoriale acquièrent une position politique croissante grâce aux marges d’agentivité offertes par la cour impériale. Dans ce cadre, Livie apparaît comme le relais principal de cet ordo matronarum[4] (p. 173). L’autonomie économique et la capacité d’intervention publique de certaines aristocrates – par exemple visibles dans le procès d’Aemilia Lepida et lors de la mobilisation d’autres clarae feminae en 20 p.C. (p. 171)– les situent au cœur des interactions politiques du Principat. Les débats sénatoriaux de l’année 21 quant à leur présence dans les provinces aux côtés de leurs maris (p. 176) et à propos de leur rôle comme témoins dans les procès (p. 178) montrent aussi que ces matrones deviennent (ou sont) de véritables actrices de la vie politique romaine.
Deux contributions numismatiques viennent clore le volume. A. Burnett analyse la transition économique à travers les réformes monétaires d’Auguste et de Néron : si les premières répondent aux déséquilibres hérités des guerres civiles, elles révèlent un système encore instable après la crise du règne de Claude, corrigé par les réformes de Néron, celui-ci contrôlant en particulier la production d’or et d’argent à l’Est (p. 180 et 193). Enfin, C. Rowan s’intéresse à la réception locale du pouvoir impérial, montrant comment les jetons de plomb en contexte archéologique italien, dotés d’une iconographie spécifique, participent à l’appropriation ponctuelle de l’idéologie impériale par les communautés urbaines. Ils offrent notamment la possibilité de représenter des membres de la famille impériale qui n’apparaissent pas d’ordinaire sur les monnaies (p. 215). En contexte provincial, ces jetons pouvaient enfin être employés lors de jeux ou de cérémonies organisés afin de célébrer des naissances et de favoriser le déploiement d’une iconographie impériale.
Ce livre collectif, riche de la diversité des corpus étudiés, parvient à montrer que le Principat des Julio-Claudiens n’est ni une monarchie autocratique faisant fi du mos républicain, ni une unique répétition du modèle augustéen. Afin d’en rendre compte de manière efficace, les différentes contributions varient les focales méthodologiques : le lecteur passe du zoom sur le règne tibérien, fréquemment mis en lumière, au plan séquence d’Auguste à Néron, du détail à l’évolution d’ensemble. Les différents auteurs allient une analyse attentive des sources et l’utilisation de cadres conceptuels modernes, ce qui constitue une autre force de l’ouvrage. La capacité des premiers princes à négocier avec les élites afin de leur faire accepter le pouvoir impérial est par exemple soulignée à partir de l’historiographie ancienne, mais également au prisme de la sociologie politique. Pris dans leur ensemble, les différents chapitres éclairent donc la transition socio-politique romaine avec originalité, même si les contributions traitent surtout de pratiques observables au sein de l’Vrbs et moins, il est vrai, par le recours à une mise en série détaillée qui se déploierait à l’échelle méditerranéenne. Dernier point regrettable : la mise en relation proposée par ce livre entre transition et tradition, autre catégorie qui compose le sous-titre, est finalement décevante. La seconde notion apparaît en effet comme le parent pauvre de l’ouvrage, car trop peu de pratiques ou de valeurs républicaines sont explicitement mises en lien avec les situations étudiées pour l’époque impériale. En outre, l’ambition, annoncée dès l’introduction, d’élargir l’empan chronologique jusqu’aux Ides de Mars n’est pas vraiment respectée : trop peu de contributions font un usage fécond de la période du second triumvirat, puis des guerres civiles, que ce soit pour les comparer avec le Principat ou pour tracer des lignes de fuites vers le nouveau régime. En dépit de ces quelques remarques, cette publication est stimulante et ouvre de nouvelles perspectives sur le pouvoir tel que l’exercèrent les différents membres de la dynastie julio-claudienne.
Julien Monzat, Université Paris Nanterre, Université Paris Cité, UMR 8210 – Anhima
Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 300-303
[1]. St. Benoist dir., Une République impériale en question, Besançon 2022. Voir Chr. Müller, M. Heintz dir., Les transitions historiques, Paris 2016 pour une synthèse sur la notion de transition en Histoire (de l’Antiquité).
[2]. Plusieurs études récentes sur le sujet semblent aller dans le même sens : voir, e.g., R. Edwards, Tiberius and the Charisma of Augustus. The Principate Enshrined, Cambridge 2024.
[3]. Voir le travail important d’A. Gibson dir., The Julio-Claudian Succession. Reality and Perception of the Augustan Model, Boston-Leyde 2012, sur les continuités et différences entre les Julio-Claudiens, ouvrage cité par Chr. Kuhn dans son introduction afin de rappeler les réceptions diverses du modèle augustéen par les Julio-Claudiens.
[4]. L. M. Webb, « Cives Romanae embodied: Ordo matronarum and Female Citizenship in Republicane Rome » dans Cr. Rosillo‑López, S. Lacorte dir., Cives Romanae. Roman Women as Citizens during the Republic, Saragosse-Séville 2024, p. 427-252, non cité mais qui offre un concept opératoire pour penser la restructuration des réseaux de pouvoirs féminins sous le Principat.
