Il y a peu de travaux en français sur la réception de la figure de César dans la culture contemporaine : la bibliographie sur cette question est principalement internationale. Ce volume pallie ce manque en réunissant les contributions d’un colloque qui s’est tenu à Besançon en octobre 2022.
La première partie, diachronique, repose sur quatre contributions relatives à la figure de César, respectivement dans l’Antiquité, au Moyen Âge, à l’époque moderne et de 1792 aux années 1950. Viennent s’y insérer d’autres textes, labellisés « Focus », qui portent sur des points plus précis laissés au choix de leurs auteurs. Pour ce qui est de l’Antiquité (N. Ben Mustapha et T. Guard) est retenue l’image donnée dans la littérature jusqu’à l’époque antonine (le choix de ce terminus n’est pas clairement expliqué). On reprochera à cette section un manque de contextualisation des sources et une lecture parfois partielle de celles-ci (pour Tacite ne sont évoquées que les mentions dans le Dialogue, la Germanie et l’Agricola, et non celles que l’on trouve dans les Annales), avec aussi quelques inexactitudes (p. 24, Suétone présenté comme sénateur) et une bibliographie lacunaire[1]. Cette partie est suivie d’un « Focus » sur les monnaies de César (M. Cambreling), s’attachant davantage aux éléments de représentation (front dégarni, nez aquilin…) qu’aux intentions qui ont présidé aux frappes.
La section sur la période médiévale (B. Ribémont) retrace, sur la base d’un dossier de textes fourni, l’évolution de la figure de César qui, à partir du XIIIe s., sous l’influence d’ouvrages didactiques, s’affirme en un portrait contrasté, avec des aspects quasiment contradictoires. En articulation avec ce chapitre, un court « Focus » (G. Pastore) fournit plusieurs illustrations issues précisément d’ouvrages didactiques médiévaux, en relation aussi avec le motif des Neuf Preux.
Pour ce qui est de la réception à l’époque moderne (R. Chaulet), est d’abord envisagée la place réservée dans l’édition aux ouvrages dont César est l’auteur (Guerre Civile, Guerre des Gaules) ou l’objet (Lucain, Plutarque, Suétone), puis, en un vaste panorama, ses évocations dans la peinture, dans l’art lyrique, dans le théâtre, dans les écrits politiques et philosophiques.
Pour la partie relative à la Révolution Française, les mentions de César auraient pu être davantage abordées à la lumière du rôle considérable que tient alors la référence à l’Antiquité[2]. Le « Focus » qui vient en écho à cette partie propose un choix de tableaux néoclassiques relatifs à César dans lesquels une statue est représentée (A. E. Signorini) : celle d’Alexandre devant laquelle César s’émeut à Cadix, celle de Pompée présente dans la Curie lorsque César est assassiné, celle de César lui-même que Cléopâtre offre aux regards d’Octave en vue d’obtenir son indulgence. Leur analyse illustre différentes manières de construire un discours politique à partir de la figure archétypale du dictateur. Cette section diachronique se clôt par un survol de la période contemporaine, jusqu’en 1950 (F. Bièvre-Perrin), privilégiant l’époque de Napoléon III et le fascisme ; pour ce qui est de Vercingétorix, cette partie aurait pu inclure l’étude de C. Goudineau, Le Dossier Vercingétorix, 2001. Cet examen est prolongé par deux « Focus » de quatre pages chacun, le premier sur la La Mort de César de J.-L Gérôme (E. Sutcliffe), le second sur la série Astérix (E. Warmembol).
La deuxième partie envisage l’image actuelle de César, telle qu’elle est véhiculée par la culture de masse. Elle prend comme point de départ ses représentations dans la publicité télévisuelle, un vecteur déjà exploité (mais pour l’Antiquité romaine dans son ensemble) lors de conférences et séminaires donnés par Claude Aziza. Ce point d’entrée conduit à retenir quatre thèmes : le chef de guerre, le séducteur, l’homme face à ses adversaires et le personnage vu comme objet d’humour. Dans le premier de ces chapitres (G. Perrot), au corpus large et hétérogène, est mise en avant l’image finalement positive de César en tant que stratège et général. Le deuxième (J. Olivier) laisse apparaître le personnage comme en quelque sorte asexué, ramené le plus souvent au rôle de faire-valoir dans la paire qu’il forme avec Cléopâtre, au sein de construction dans lesquelles la référence antique se trouve de plus en plus réduite. Le troisième (T. Guard) met en avant Brutus, soulignant le décalage entre la vision plutôt positive de celui-ci dans l’Antiquité et ses représentations actuelles comme violent, voire stupide, symbole jusqu’à l’antonomase de la trahison politique ; de telles amplifications caricaturales et dénaturantes sont favorisées par des erreurs historiques, dont la principale concerne sa filiation à César (et l’interprétation faussée qui s’ensuit de Tu quoque fili mi), tout aussi bien que par les connotations de brutalité bestiale qu’active son cognomen. Le quatrième (C. Mercier) explore, sans viser à l’exhaustivité, les potentialités comiques offertes par César, « le Jules de Cléopâtre », l’homme du ueni, uidi… (à compléter selon l’inspiration), de l’Avé César devenu « Pavé César » pour une marque de viande, etc.
Ce chapitre achève parfaitement le parcours que trace le volume dans son ensemble : à la complexité, en particulier politique, de César, qui se prêtait à des interprétations signifiantes en sens divers, s’est substituée de nos jours la plasticité d’un stéréotype multi-facettes largement déshistoricisé. La figure perd en profondeur ce qu’elle gagne peut-être en surface, pour ne pas dire en grandes surfaces, récupérée qu’elle est au service de propos divers, y compris publicitaires. La caricature politique, certes, réactive la trajectoire du personnage dans de plus complexes significations, mais non sans s’accompagner, comme l’illustre le cas de Brutus, de simplifications historiques.
Cette deuxième partie fondée notamment sur la publicité fait peu de place à la conquête de la Gaule. C’est pourquoi est ajoutée une troisième partie intitulée « César et les Gaulois : une vision croisée France/Belgique ». Pour ce qui est de la France (M. Le Piolot-Ville), le biais choisi est la comparaison entre les deux scénographies successives du MuséoParc Alésia, la première (en 2012) traitant César avec solennité, la seconde (en 2021) prenant plus de recul et jouant de l’humour. Pour ce qui est de la Belgique (F. de Callataÿ), d’abord évoqué dans une veine nationaliste, alimentée par la citation fortissimi sunt Belgae, le personnage est par la suite, dans le contexte des tensions centrifuges s’exprimant dans le pays, intégré à une forme de belgitude bienveillante et au second degré. Le mouvement dessiné par ces deux chapitres rejoint ainsi celui que met en évidence l’ensemble du volume. Celui-ci comporte en outre une annexe (C. Mercier) apportant les résultats d’une enquête sur l’image de César menée auprès de quatre-vingt-un visiteurs du MuséoParc Alésia en avril 2022, une enquête par ailleurs peu exploitée dans le volume (si ce n’est par J. Olivier). S’y ajoutent une bibliographie en deux parties (« Sources » et « Études »), un résumé des contributions en trois langues et une table des matières détaillée. Il n’y a pas d’index ni de conclusion. L’illustration, abondante, est bien mise en valeur par le format A4 de l’ouvrage.
Dans les remerciements en début de volume, les auteurs qualifient d’« iconoclaste » leur projet. Sans doute ce qui va le plus dans cette direction est le biais de « culture de masse » qui s’exprime dans les deuxième et troisième parties. Cet aspect est toutefois équilibré par une première partie adoptant un cadre chronologique attendu, voire convenu, déroulant les quatre grandes périodes de l’histoire. Reste que c’est sans doute une des réussites de la publication d’atteindre, au-delà de ces deux grandes composantes, l’une plus académique, l’autre davantage tournée vers des domaines moins souvent abordés, une unité et une cohérence dans le propos, que soulignent divers renvois entre contributions.
La figure contrastée de César, perçue tantôt comme modèle, tantôt comme repoussoir, tend au fil du temps à se décontextualiser et à quitter le champ de la politique pour devenir un stéréotype (telle trajectoire n’est au demeurant, parmi les grandes figures de l’Antiquité, pas propre à César). Peut-être, dans ce sens, aurait-il aussi fallu considérer, au-delà de César lui-même, la réception de ses Commentaires ; ainsi les travaux des chercheurs, en premier lieu ceux de M. Rambaud sur la déformation historique dans les Commentaires (1951), n’ont pas été sans écho, y compris en dehors du monde académique, comme le montre l’aventure d’Astérix intitulée Le Papyrus de César ; ils ont aussi contribué à une prise de distance par rapport à la parole de César (comme on le voit dans la contribution de M. Le Piolot-Ville) qui ouvre la voie à des utilisations moins révérencieuses du personnage.
Olivier Devillers, Université Bordeaux Montaigne, UMR 5607 – Institut Ausonius
Publié en ligne le 17 juillet 2026.
[1] Sur la clémence, par ex., G. de Lachapelle, Clementia. Recherches sur la notion de clémence à Rome, du début du Ier siècle a.C. à la mort d’Auguste, Bordeaux 2011, aurait pu être citée.
[2] Par ex. Cl. Mossé, L’Antiquité dans la Révolution française, Paris 1989.
