Ce livre, dont le titre renvoie à Racine, Britannicus, v. 91-96, est un bel hommage offert à Isabelle Cogitore par ses collègues, ses élèves, ses amis. Au lieu de l’exercice habituel des Mélanges, où chacun des intervenants joue dans son coin sa partition personnelle, les directeurs de cette publication ont eu la bonne idée de demander à chacun d’inscrire sa contribution dans le cadre d’un des trois axes principaux de la recherche d’I. Cogitore depuis plus de trente ans : les formes multiples du pouvoir ; la place complexe des historiens et des philosophes face au pouvoir politique ; les enjeux politiques à l’œuvre dans la réception de la littérature ancienne. Cela donne un volume équilibré de seize contributions, même si le troisième volet est plus riche (7 articles) que les deux premiers (respectivement 4 et 5), peut-être parce qu’il illustre les préoccupations les plus récentes d’I. Cogitore. Révélatrice de cette volonté d’unité, la table des matières énumère ces seize contributions sans donner le nom de l’auteur de chacune.
Romain Millot ouvre le premier volet en montrant à quel point la carrière de César fut scandée par les conjurations : Catilina, le « premier » triumvirat, les conjurations gauloises, celles de la guerre civile, puis celles, réelles ou fictives, du temps de son pouvoir comme « moyen de gouverner » et d’exercer sa clementia, jusqu’à ce que cette stratégie, en soulignant le caractère de plus en plus monarchique du régime, finisse par se retourner contre lui. Marie-Claire Ferriès et Clément Chillet s’intéressent à Appius Claudius Pulcher (cos. 54 a.C.) : sur fond de rivalité avec Cicéron, puis avec Caelius, ils soulignent son ancrage dans la Ville et ses réseaux politiques, ainsi que l’originalité de ses positions philosophico-religieuses, sensibles dans ses réalisations édilitaires à Oropos et à Eleusis, et ils proposent l’intéressante suggestion d’une mutation politique des Claudii qui, prenant acte de l’importance croissante des sacerdoces publics dans la Rome post-syllanienne pour faire carrière politique, auraient cessé de privilégier leurs sacra gentilices pour se lancer dans la compétition des dits sacerdoces. Francesca Rhor Via traite de quelques exempla féminins dans le discours publics (IIè-Ier s. a.C.) : Clodia dans le discours d’Appius Claudius Caecus (Cic., Cael.), les matrones (notamment celles de 204 a.C.) dans ceux de Caton et de L. Valerius sur la lex Oppia, Claudia Quinta enfin, modèle de matrona optima ; elle met en évidence le fait que la fonction de ces exempla était de définir les rôles et les domaines d’action des femmes de l’élite, en préservant hiérarchies et équilibres du pouvoir dans des circonstances exceptionnelles où les règles habituelles du mos maiorum ne pouvaient s’appliquer. Enfin Frédéric Hurlet analyse la traduction grecque de la formule consulare et praetorium imperium par Onasandre dans son traité Stratégikos, paru sous Claude ou Néron, et prouve que celui-ci avait une parfaite connaissance des institutions romaines et qu’il adressait son manuel militaire aux gouverneurs de rang sénatorial (légats et proconsuls), encore en charge d’éventuelles actions militaires.
Le deuxième volet s’ouvre avec la réponse de Bernard Mineo à la vieille question : que pensait le « pompéien » Tite-Live du principat augustéen ? De manière convaincante, il démontre que le principat naissant marquait pour cet historien le retour d’un cycle ascendant, le troisième après Romulus et Camille, modèles du princeps – « un pari et un espoir », au moins dans les premiers livres de son œuvre. Quant à savoir ce que Tite-Live a pu penser ensuite de l’évolution monarchique du régime… Victoria Emma Pagan propose une lecture « à contre-courant » de Tacite, qui rend perméables les divisions des livres et moins décourageantes les lacunes ; elle appuie sa démonstration d’abord sur les personnages de Poppaeus Sabinus et de M. Junius Silanus, puis sur l’analyse de deux topoi, les incendies et les complots. Olivier Devillers confronte le récit, peu connu, de la bataille d’Arausio chez Granius Licinianus (l. 35) aux autres sources plus souvent utilisées par les historiens modernes : fidèle pour l’essentiel à la tradition livienne, le récit de Granius est aussi redevable à l’œuvre de Rutilius Rufus (De vita sua et Histoires), qui partageait en 105 le consulat avec d’un des protagonistes de la bataille, Mallius. Marianne Coudry examine la manière dont Dion Cassius analyse les ambigüités du pouvoir monarchique, à travers les enjeux de l’octroi d’honneurs aux dynastes, puis aux empereurs : ce mode de communication entre sénateurs et monarques, n’est pas sans danger, de part et d’autre, s’il n’obéit pas des deux côtés à un impératif de modération ; Dion y voit le révélateur de la véritable nature du régime – dunasteia chez Pompée et César, monarchie teintée de démocratie chez Auguste et Tibère, absolutisme chez Caligula, Domitien et Commode. Loin de la position négative de Tacite, celle de Dion s’apparente à celle de Pline le Jeune. Enfin Laurent Guichard et Julie Sorba s’attachent à mettre en évidence ce que la linguistique de corpus outillé (informatique) peut apporter à l’étude d’une question historique, en l’occurrence la collocation res publica + constituere chez Cicéron, César, Salluste, Tite-Live, Sénèque et Tacite : sans surprise, ils constatent que c’est chez Cicéron que les deux termes, séparément ou ensemble, sont de loin le plus employés, témoignant de son souci de réguler par la loi les dysfonctionnements institutionnels de la fin de la République.
Le troisième volet, consacré aux réceptions politiques de l’Antiquité romaine, commence par trois études sur la réception de Tacite. Louis Autin d’abord met en regard l’historien latin avec les conspirations à la Renaissance dans les commentaires néo-latins à Tacite de 1517 à 1608, rassemblés dans l’anthologie de Pierre Chevalier (Paris 1608) ; quatre conjurations sont privilégiées par les humanistes : Clemens (le faux Agrippa Postumus), Séjan, Pison et Thrasea Paetus. Bien qu’ils se limitent généralement à des analyses ponctuelles, on discerne, notamment chez Muret, un début d’analyse politique, à travers l’intérêt porté à la réaction du princeps face à la conjuration, ou à la place des philosophes vis-à-vis du pouvoir monarchique. Mais le rapport étroit, justement établi par I. Cogitore dans sa célèbre thèse, entre conjuration et légitimité dynastique semble peu présent chez les humanistes, sous réserve des résultats à venir du projet Tacitus on line initié par elle. Puis Francis Goyet s’intéresse à la manière dont Melchior Junius, dans ses Orationum ex historicis Pars 1…, traite le second discours de Germanicus aux légions chez Tacite (Ann. I, 42-43) : classé par Junius sous la rubrique reprehensio seditionis, avec deux autres discours, l’humaniste en donne une analyse rhétorique fouillée dont F. Goyet pense qu’elle était perçue par les lecteurs contemporains comme une sorte de route reconnaissable – « type » ou « institution du sens ». Enfin Florian Barrière recense les douze citations de Lucain dans les Politiques de Juste Lipse, d’où il ressort paradoxalement une image très positive de César. Les deux contributions suivantes sont centrées sur Néron. Mahieu Ferrand examine la figure de cet empereur chez Joannes Ravius Textor, tant dans ses deux manuels pédagogiques – magasins d’exempla – que dans son œuvre poétique : il en ressort un portrait systématiquement peint d’après la légende noire du tyran. Alexia Dedieu montre comment le chœur de Furies du Nero de Matthew Gwinne (1492/3-1522) – œuvre démesurée, inspirée de Tacite et de Juste Lipse – transforme en tragédie baroque, nourrie de réminiscences de la tragédie grecque, le meurtre de Britannicus et la fin de Néron ; l’œuvre, sous l’âge d’or d’Elizbeth Ire, porte la condamnation des instabilités politiques du XVIe siècle. Il est question de Tite-Live dans la lecture que fait Lucie Claire du jésuite Fiamano Strada, Prolusiones Academicae, II, 4 (Rome, 1617), offertes à Paul V, mais, encore une fois, Tacite n’est pas loin, puisque c’est en réplique à Machiavel et aux partisans de Tacite que Strada tire de la première décade livienne vingt préceptes politiques qui érigent Tite-Live en conseiller du prince chrétien. L’ultime contribution, de Sarah ORSINI, promène le lecteur du Ier siècle p.C. jusqu’au tournant du XXe siècle, à la suite de Pomponia Graecina : l’unique mention antique de cette matrone chez Tacite (Ann. 13, 32, 2-3) – encore lui – fut interprétée dès les commentaires de la Renaissance comme signifiant qu’elle était chrétienne ; cette interprétation fut renforcée avec les fouilles au XIXe siècle de la catacombe de Saint-Calixte par G. B. De Rossi, qui identifiait Pomponia Graecina avec Lucine – identification contestée par Renan et d’autres, qui dataient seulement du IIIe siècle les communautés chrétiennes de Rome. Mais le Quo Vadis d’H. Sienkiewics et, moins connu, le poème néo-latin de G. Pascoli placent de nouveau la matrone comme chrétienne de l’époque néronienne et popularisent sa figure au XXe siècle.
Une introduction et une conclusion générale, par les deux directeurs de la publication, encadrent ce riche volume, qui s’achève par une bibliographie générale bien ciblée et par une brève notice de présentation des contributeurs. Le tout forme un livre d’une remarquable tenue et, malgré les apparences, d’une grande unité de ton, sans doute parce que les auteurs ont tous été marqués, peu ou prou, par l’aura scientifique et personnelle d’Isabelle Cogitore. Elle reçoit ici un hommage mérité, auquel l’auteur de cette recension s’associe volontiers.
Paul M. Martin, Université de Montpellier-III
Publié en ligne le 17 juillet 2026.
