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Au terme d’un considérable travail d’étude qui a duré une trentaine d’années, Maria Albertocchi et ses collaborateurs livrent ici l’étude préliminaire, mais déjà très poussée, du matériel des fouilles du célèbre Thesmophorion hors les murs de Géla, fouillé brièvement par Paolo Orsi en 1901 et surtout par Piero Orlandini en trois campagnes, de 1963 à 1967, sans oublier un important complément de fouille mené par M. Pizzo en 1994 sur la périphérie du sanctuaire. La grosseur du livre (un volume in 4° de 532 pages de texte, 10 planches de dessins numérotées en chiffres arabes et 210 planches numérotées en chiffres romains, dont 7 en couleurs) est à la mesure de l’abondance du matériel étudié puisque, par la quantité, il est le 3e de Sicile (après Mendolito di Adrano et Sant’Anna d’Agrigente). Il comprend près de 3.000 dépôts votifs – certes, la plupart ne contenant qu’un seul objet –, et encore ne s’agit-il ici que des objets appartenant à la première moitié de la période archaïque, depuis la fondation de la ville dans la 2e moitié du VIIe s. jusqu’au milieu du VIe s. La publication des trouvailles de la période suivante est en préparation. Il faut rendre hommage au travail considérable, voire à l’acharnement, de M. Albertochhi et de son équipe (en particulier S. Potente et R. Padovano) qui ont eu le courage de mener à bien l’étude et la publication des résultats surabondants d’une fouille ancienne. Fort heureusement, celle-ci avait été menée dans de très bonnes conditions mais cela ne diminue en rien le mérite de l’équipe de publication. Un tableau de concordance entre les différents systèmes d’inventaire (fouille, musée) témoigne de la complexité du travail réalisé, qui a pu s’appuyer sur les carnets des trois campagnes de fouille. Ces derniers sont intégralement publiés et présentent le caractère succinct encore en usage dans les années 1960, défaut compensé par la simplicité de la stratigraphie et l’absence miraculeuse de perturbations…

L’ouvrage suit l’ordre normal d’une publication de matériel : présentation du site, historique des fouilles et des études (ch. I) puis une analyse des maigres restes construits (ch. II) se limitant à des traces de construction en briques crues et à aux restes de l’édifice G8 d’interprétation malaisée. Viennent ensuite les chapitres qui forment le cœur de l’ouvrage et composent l’étude proprement dite du matériel, envisagé de façon extrêmement systématique. Le chapitre III présente le catalogue des dépôts et le chapitre IV celui des céramiques et autres objets trouvés dans les fouilles mais pas sous la forme de dépôts votifs. L’ensemble du matériel est ensuite étudié par catégories dans le ch. V. Le chapitre VI développe le phasage chronologique en trois sous-périodes, le ch. VII contient l’étude des pratiques votives et rituelles, enfin le ch. VIII est consacré à la synthèse des acquis.

Du fait de l’abondance du matériel et du caractère systématique de la démarche débouchant sur un ouvrage aussi copieux, on aurait pu craindre que le lecteur ne se sente noyé mais, fort heureusement, il n’en est rien car le texte est d’une grande clarté et progresse par étapes, parfois un peu répétitives il est vrai mais qui ont l’avantage de faciliter l’assimilation de cette énorme masse de données et de commentaires. On soulignera aussi le fait que la totalité du matériel fait l’objet d’illustrations photographiques, soit individualisées soit regroupant les objets par dépôts. Les dessins, quant à eux, ne sont pas très nombreux : il est en effet important de préciser que les auteurs n’ont pas voulu donner une étude typologique (qui eût évidemment requis des dessins de toutes les céramiques caractéristiques) mais plutôt – et c’est là l’originalité ainsi que l’utilité du projet –, une analyse des conditions dans lesquelles ces dépôts ont été formés et de leur contenu, des caractéristiques fonctionnelles des objets et des conclusions qu’on peut en tirer sur le rituel religieux et son évolution.

Faisant suite à la présentation des fouilles et du site dans le ch. I, l’interprétation des vestiges construits (ch. II) est rendue un peu aventureuse par leur maigreur même (restes insignifiants de constructions en briques crues). Un graffito « skana » sur un tesson suggère qu’il peut s’agir de bases pour des tentes (ou cabanes) abritant les fidèles pour les banquets plutôt que d’édifices cultuels ou « chapelles » (même dans le cas de G8 dont les dimensions, supérieures à celles des autres, demeurent fort modestes : 5,65 X 4,40 m). Quoi qu’il en soit, ces premières « constructions » de la fin du VIIe ou du début du VIe s. sont particulièrement modestes.

Il n’en va pas de même pour le matériel découvert dans les fouilles et regroupé en deux catalogues (ch. III et IV) réalisés par S. Potente et R. Padovano. Le premier catalogue (ch. III) est celui des objets découverts en dépôts votifs, il contient 2979 entrées. Chacune fournit, après le numéro du dépôt (dans l’ordre de leur découverte), une nomenclature des objets (souvent un seul objet par dépôt) avec un renvoi à l’illustration, le numéro d’inventaire et une datation. L’ampleur de ce catalogue fait apparaître une des caractéristiques les plus remarquables du site : l’archéologie dispose en effet là d’un trésor de dépôts votifs découverts in situ, dont une très grande partie est formée de dépôts primaires.

Le chapitre IV catalogue 1370 objets découverts en cours de fouille mais pas dans les dépôts, regroupés par catégories (céramiques, selon leur origine et leur forme, objets métalliques, objets en verre, figurines, accessoires de filature et tissage, objets métalliques, os – ces derniers en très petite quantité : 54 !). Chaque objet est illustré, très succinctement décrit, et comporte sa mensuration principale et une datation (Corinthien Ancien, VIe s., etc.). On y trouve pratiquement toutes les catégories de céramiques de l’époque archaïque (corinthien, attique, Grèce de l’Est se répartissant entre plusieurs provenances plus précises, etc.) importées ou d’imitation locale.

Le chapitre V commente les catégories de matériel une par une. Il ne constitue pas une étude céramologique complète mais fournit pour chaque catégorie un commentaire chrono-typologique. La céramique corinthienne constitue le groupe le plus important (en particulier les cotyles), suivi, dans une mesure beaucoup plus faible, par la Grèce de l’est, mais il se réduit avec le temps en cédant la place à des imitations locales. Curieusement, on trouve très peu de céramique laconienne. La céramique attique est, elle aussi, assez peu représentée. Particulièrement abondante est la série des figurines, en grande partie d’origine gréco-orientale : à l’exception de l’acropole de Géla, aucun site de cette ville ou de son territoire n’en a rendu autant, et rares sont les sites siciliens, comme la Malophoros, qui peuvent rivaliser avec ce Thesmophorion. Les femmes assises ou au type de la korè tenant une colombe sont les plus nombreuses : souvent associées à des vases à parfums, elles évoquent une ambiance féminine bien qu’elles soient parfois accompagnées d’objets plus spécifiquement masculins (couteaux, instruments agricoles, figurines de kouroi).

Les lampes sont en nombre étonnamment restreint, ce qui paraît exclure un usage rituel, au contraire des instruments de filature et tissage, dont l’abondance (1.288 pesons, 219 fusaïoles) laisse penser qu’ils ont pu être utilisés sur place pour confectionner des vêtements à usage religieux qui étaient ensuite offerts à Déméter.

Enfin, les objets métalliques (fer, bronze, un peu d’argent) forment une catégorie remarquable par son abondance (2.979 objets et fragments) dont les dédicaces s’échelonnent du dernier quart du VIIe s. à la fin du VIe. On y trouve des ustensiles culinaires, de l’outillage agricole, des pointes de lance et aussi une masse importante (95 kg) de bronze sous forme d’aes rude ou d’aes signatum. C. Tarditi a très soigneusement analysé l’évolution de la nature des objets métalliques déposés entre la fin du VIIe s. et celle du VIe s. : les plus anciens sont essentiellement des ustensiles agricoles ou des couteaux puis, à partir du début du VIe, le nombre de dépôts augmente ce qui traduit une augmentation de la fréquentation du sanctuaire, et l’on constate une augmentation des dépôts constitués principalement d’offrandes métalliques (jusqu’à 4 ou 5 kg de bronze dans un même dépôt). Associés à des céramiques de taille normale, et non à des vases miniatures, ces objets manifestent l’augmentation, dans un premier temps, du nombre de repas pris dans le sanctuaire.

La quantité énorme d’objets métalliques surprend. Certaines caractéristiques sont remarquables, notamment la présence d’objets provenant du sud de la France et aussi de nombreux objets fragmentaires ou brisés volontairement pour ne pas être réutilisables : comme l’offrande de morceaux d’objets est un trait rare, l’auteur suggère qu’il pourrait s’agir d’une habitude sicilienne, car on en a trouvé à Olympie où ils sont précisément interprétés comme des importations de Sicile. Leur nombre et la diversité de leurs provenances donne l’impression que les habitants de Géla y voyaient une offrande particulièrement adaptée au culte thesmophorique.

Faisant suite à ces chapitres d’analyse du matériel, le ch. VI, dû à M. Albertocchi, en fait la synthèse en distinguant les phases successives qui s’échelonnent sur environ un siècle. Au cours de cette période, le sanctuaire n’a jamais été le théâtre de grands aménagements, bien qu’il fût tout proche de la ville et peut-être très facile d’accès (dans l’hypothèse, assez probable, où le cours du fleuve Géla ne serait pas passé entre ville et sanctuaire à l’époque). L’ensemble des constatations faites dans le sanctuaire et, tout particulièrement, la nature des céramiques et des objets métalliques, indiquent que les débuts du culte ont dû concerner spécialement des groupes de l’élite géloenne qui y organisaient des repas, sans doute dans des abris éphémères (tentes), comme cela devait être le cas dans d’autres sanctuaires de Déméter en Sicile ou en Grande Grèce (Contrada Parapezza à Locres, san Nicola di Albanella). Progressivement, la typologie des objets évolue : augmentation du nombre des vases à parfums, des vases miniatures et des vases plastiques, des objets liés à la filature et au tissage, le tout traduisant certainement la diffusion d’une dévotion individuelle au détriment des cérémonies collectives. Parallèlement, on constate la diminution du nombre des céramiques de banquet et la quasi-absence des céramiques culinaires, qui traduisent aussi la raréfaction des banquets.

Les enseignements apportés par ce matériel sur les pratique votives et rituelles sont développés dans le ch. VII (M. Albertocchi). Ce chapitre est particulièrement riche et intéressant, bien qu’il reprenne, à vrai dire, de nombreuses constatations déjà faites dans les chapitres précédents, notamment, mais de façon beaucoup plus détaillée, l’évolution qui mène de pratiques collectives de type gentilice à des dévotions individuelles. Les observations sur la pratique des banquets sont ici complétées par les études ostéologiques qui confirment la tenue de ce rituel (traces de découpage) mais le petit nombre des restes osseux suggère que des banquets avaient lieu en dehors du sanctuaire. La présence de vases à boire pose le problème de la nature des liquides consommés, s’agissant d’un culte à connotation féminine pour lequel la consommation de vin paraît exclue : peut-être des boissons fermentées, dont le mystérieux kykeion ? Mais si le sanctuaire semble bien manifester une fréquentation féminine qui est aussi évoquée par les rares textes antiques donnant quelques précisions en ce domaine, une certaine présence masculine est peut-être trahie par les offrandes d’outils agricoles et l’éventuelle intervention d’un mageiros masculin.

Le ch. VII revient sur la constitution même des dépôts (et aurait peut-être mieux trouvé sa place avant le chapitre précédent). Il en fournit une analyse extrêmement détaillée et d’une importance capitale : Bitalemi est en effet remarquable par la surabondance du matériel et les possibilités qu’il offre de comprendre le processus de déposition des offrandes dans les sanctuaires antiques. Toutes les données statistiques sont passées au crible (typologie des céramiques, origine géographique, constitution des dépôts en fonction du nombre des objets qu’ils contiennent, etc.) et enrichies de diverses observations, par exemple sur la « défonctionnalisation » des vases (brisés ou perforés volontairement), laquelle concerne surtout les céramiques importées, de plus haute valeur, et sur le fait que l’on trouve souvent une partie seulement du vase, ce qui suppose que le reste était emporté ailleurs (à la maison ?). Les pratiques rituelles (sacrifices, banquets, libations) semblent ne manifester aucune originalité par rapport aux autres cultes. L’étude des transformations de la praxis rituelle confirme les observations déjà faites sur l’individualisation progressive des actes cultuels.

Le chapitre conclusif (ch. VIII) reprendra à son tour ces données en mettant en lumière, autant que le permet un matériel surabondant mais pas très original et anépigraphe (rares graffiti mais qui confirment heureusement le caractère thesmophorique du culte), l’évolution du culte et les conclusions de nature sociale et religieuse qu’il est possible d’en tirer et qui dessinent « une société en voie de formation où culte, visibilité sociale, patrimoine de départ et structuration en cours d’une nouvelle identité, viennent se fondre ».

Notons enfin que, parmi les annexes, celle consacrée aux analyses ostéologiques (sur un matériel malheureusement assez réduit) conclut à la prédominance marquée des offrandes de porcins (d’au moins un an), sans surprise s’agissant du culte de Déméter.

Cette publication, on l’aura compris, constitue un acquis majeur des études d’archéologie religieuse : par l’abondance du matériel, par l’exhaustivité de l’étude, par la variation des angles d’approche, elle a sans doute tiré le maximum d’enseignements de données archéologiques bien conservées mais a priori peu parlantes. On en tire, finalement, l’impression qu’à part certains détails, le culte de Déméter à ses débuts ne se distingue guère, dans le sanctuaire de Bitalemi, des cultes d’autres divinités… Il s’agit, il faut le rappeler, d’une « tranche de vie » du sanctuaire, correspondant à sa fondation et à ses premiers développements : on attendra donc avec impatience la publication du matériel des périodes suivantes en espérant y retrouver les mêmes qualités scientifiques et éditoriales.

 

Laurence Cavalier, Université Bordeaux-Montaigne, UMR 5607 – Institut Ausonius.

Publié dans le fascicule 1 tome 125, 2023, p. 232-236.