< Retour

La correspondance grecque privée sur plomb et sur tesson a fait l’objet d’un nombre croissant de publications, dont rendent compte les quarante-neuf pages de la bibliographie de l’ouvrage de M. Dana, mais elle reste une catégorie documentaire peu connue et sous-utilisée dans les études historiques. Le premier mérite de ce très beau livre constituant le volume 73 de la collection Vestigia est donc de rendre accessible une documentation directe exceptionnelle, qui n’avait fait l’objet que de publications dispersées[1]. M. Dana en propose une lecture et une interprétation améliorées, bénéfice de la mise en série permise par l’augmentation continue du nombre de documents connus et fruit d’un patient travail d’analyse épigraphique, linguistique, archéologique et historique. La dimension critique de ce corpus constitue en effet un autre de ses apports majeurs, justifiant, là où une base de données en ligne pourrait être attendue, une publication traditionnelle. La présentation et l’édition rigoureuse des lettres et messages, tous traduits (à l’exception de ceux dont l’état est trop fragmentaire) sont systématiquement suivies d’un commentaire développé. Outre la bibliographie déjà mentionnée, le corpus proprement dit (p. 11-320) est complété par une introduction générale et une synthèse historique de soixante-dix pages, auxquelles s’ajoutent une conclusion, une table des concordances, quatre cartes des découvertes, un index habilement organisé, plus de deux cents photographies et fac‑similés en noir et blanc et seize pages de planches en couleur présentant les photographies des lamelles et plaquettes de plomb ainsi que des tessons inscrits, le tout faisant de l’ouvrage un remarquable outil de travail et une référence pour la publication des futures découvertes.

Le corpus est constitué de soixante‑douze lettres ou messages, témoignant du renouvellement de la documentation. Les textes datent des époques archaïque et classique surtout, le plus ancien, l’énigmatique message de la maison de Thamneus (« […], pose une scie sous le seuil de la porte, celle du jardin », n°1) datant du milieu du VIe s. avant J.‑C., mais quelques document sont datés de l’époque impériale voire de l’Antiquité tardive (message sur tesson d’Ephèse, n°18, Ve s. après J.-C. et, peut-être plus tardif encore mais à la nature douteuse, un jeu de messages sur tesson de Valentia, IVe‑VIe  . après J.-C, n°71). Le millénaire ainsi recouvert invite à relativiser l’importance numérique de ce corpus documentaire qui, comme le souligne l’auteur, a cependant vocation à s’étoffer. Remarquons à cet égard qu’une table chronologique des documents présentés aurait été utile, malgré les incertitudes portant sur la datation de certains d’entre eux. La carte générale proposée p. 12 permet d’observer trois zones de concentration des découvertes, qui organisent la présentation du corpus épigraphique en trois chapitres respectant eux aussi un ordre géographique et présentant les documents issus d’un même site selon une progression chronologique : l’espace égéen d’abord (surtout Athènes, mais aussi Mégare, Mendè, Toronè, Thasos, Rhodes, Smyrne et Ephèse) avec dix-huit lettres ou messages, puis le nord de la mer Noire qui fournit la moitié du corpus (trente-six documents, dont onze proviennent d’Olbia du Pont ou de sa chôra) et enfin l’Occident grec (Himère en Sicile, le sud de la Gaule et l’Ibérie du Nord-Est) avec dix-neuf textes. Les documents égyptiens, peints et non gravés, comme dans d’autres régions du monde grec oriental, ne sont pas inclus pour cette raison. À cette exception majeure près, c’est donc sur les sociétés d’un bout à l’autre de la Méditerranée antique que la réunion de ces documents permet de jeter une lumière nouvelle, spécialement dans la région de la mer Noire dont M. Dana est une spécialiste. Ces textes épistolaires offrent une plongée directe dans la vie d’individus totalement inconnus par ailleurs, s’adressant à leurs parents, amis, esclaves ou partenaires – voire adversaires – en affaires. Cette destination restreinte et nominative (même si la formule d’adresse tois oikoi/tois en oikôi, « à ceux de la maison », dans les lettres n°6, 21 et 30 montre que l’on écrit à un petit groupe) définit en effet la particularité de ces documents, quand les œuvres littéraires et, parmi la documentation épigraphique, les inscriptions funéraires, les lettres royales, les documents officiels des cités ou les graffitis s’adressaient à un public élargi, plus ou moins défini. Si certains textes, à teneur banale, s’inscrivent dans une temporalité apaisée (telle l’aimable prose accompagnant l’envoi d’un présent dans le document n°72), la plupart délivrent des instructions précises (concernant surtout des transactions, des déplacements, des informations à transmettre ou des livraisons de biens). Une partie de ces lettres ou messages, exprimant des demandes pressantes dans un cadre d’affaires ou familial, ou adressant des menaces comme dans la lettre à Prôtagorès (n°22), témoigne quant à elle de situations d’urgence personnelle. L’immédiateté de la production de l’information constitue en effet une autre spécificité de ces textes, en comparaison avec la production littéraire antique. De fait, ce sont des documents olographes, écrits de la main de leur auteur : l’humour (par exemple la lettre sur vase de Drakôn à Achilleus, n°72, dédicace ludique sous forme épistolaire), la colère ou la détresse qu’ils expriment parfois par les mots et la graphie nous font ainsi connaître, de manière directe et unique, l’état d’esprit voire l’émotion des correspondants. La publication réunie des photographies et fac-similés des tessons et lamelles de plomb inscrits constitue de ce point de vue un riche apport. Outre les formes dialectales et les évolutions de la langue (ainsi que de la graphie) qu’ils révèlent et que M. Dana étudie systématiquement, ces lettres et messages témoignent, plus que les textes littéraires, de la langue parlée dont ils se rapprochent. Ces textes sont certes souvent fragmentaires et l’identification de leur nature (lettres, defixiones, graffiti, messages) n’est pas toujours aisée. Abordé dès l’introduction (p. 4-6), le problème de la catégorisation de certains documents est discuté au fil de l’ouvrage et les textes dont la nature épistolaire est débattue sont signalés par un astérisque. Ces lettres et messages privés, d’origine aléatoire, nous mettent en contact non seulement avec des catégories de population peu documentées, mais aussi avec la situation personnelle et intime des auteurs de missives, tel celui qui, se plaignant des mauvais traitements subis dans un atelier de fonderie, appelle sa mère à l’aide (lettre sur plomb de Lèsis à sa mère et à Xénoklès, n°7, p. 38-48). Outre la perspective d’une histoire sociale renouvelée, ces textes épistolaires éclairent des pratiques financières et juridiques, spécialement dans le cadre des échanges commerciaux, les milieux marchands étant les plus représentés parmi les correspondants et les transactions matérielles et financières largement dominantes parmi les thèmes des correspondances. La lecture du corpus fait toutefois apparaître l’inégal intérêt de ces documents, certains étant trop mutilés pour que l’auteur puisse même en proposer une traduction. D’autres sont complets, telle la lettre sur plomb envoyée à Protagorès par Achillodôros, qui cherchait à faire établir son statut d’homme libre afin d’éviter une saisie de sa personne dans le cadre d’un conflit entre deux tiers (connue sous le nom de « lettre de Berezan’ », n°25) : découverte à Olbia du Pont en 1971 et source majeure sur le statut des personnes et les pratiques juridiques à l’époque archaïque, elle a sans doute été la plus commentée des lettres sur plomb. L’authenticité de certains textes est prudemment discutée par M. Dana, qui présente de manière circonstanciée l’histoire de ces documents. C’est le cas de la « possible lettre sur plomb du banquier Pasiôn » (n°8), précédemment éditée par D. R. Jordan et mentionnant, « coïncidence (…) pour le moins troublante » (p.51), les noms de personnages à qui le célèbre banquier athénien avait eu affaire d’après le Contre Nikostratos (Pseudo-Démosthène, 53). Le corpus suffit enfin à démontrer (mais M. Dana y revient dans la synthèse historique) que le plomb fut un support privilégié pour l’écriture de lettres et non pas réservé, comme on l’a longtemps pensé, aux tablettes de malédiction (defixiones).

La synthèse historique de soixante‑dix pages qui suit le corpus parvient à convaincre non seulement de la diffusion bien plus importante qu’on ne pouvait le penser de l’écrit et des pratiques épistolaires dans les sociétés grecques antiques, loin de toute vision élitiste, mais aussi de la contribution de cette documentation à l’étude des pratiques sociales, économiques et juridiques. à l’exception de certains thèmes que nous présenterons plus loin, cette synthèse n’a cependant pas le caractère exhaustif du corpus épigraphique. La tâche était certes considérable et M. Dana y discute, avec précision et prudence là encore, de l’apport historique de ces documents au prisme de thèmes de recherche parmi les plus actuels, notamment la literacy, les réseaux, le genre ou les rapports entre Grecs et non Grecs. Un premier chapitre très approfondi, intitulé « Pratiques lettrées et correspondance privée sur plomb et tesson » (p. 326-362), porte sur les usages épigraphiques, épistolaires et épistolographiques, analysant notamment la question de la literacy des marchands. Le chapitre suivant, « Circulations, échanges et réseaux commerciaux » (p. 363-380), s’interroge sur les espaces, les acteurs et les objets de l’échange, thèmes en effet richement documentés par la documentation épistolaire. Un dernier chapitre, plus court mais permettant quelques mises au point salutaires, est consacré aux statut social et professionnel des personnes mentionnées dans la correspondance ainsi qu’aux normes et pratiques juridiques (« Statuts personnels et pratiques juridiques », p. 381-392).

L’analyse des usages sociaux de l’écriture conduit d’abord M. Dana à une étude de la matérialité des supports, plomb et céramique, de leurs lieux de découverte (le plus souvent, lors des fouilles régulières, dans des dépotoirs) et de leur fonctionnalité. La variété des lamelles ou tablettes de plomb et des ostraka est présentée p. 333-338, la réflexion portant notamment sur l’interprétation de l’aspect de ces supports, qui témoigne par exemple de la confidentialité de la missive (pliage ou enroulement et inscription de l’adresse sur une face externe) ou fait soupçonner sa non transmission (la lettre de Mégistès à Leukôn, n°59, et celle d’Achillôdoros de Berezan, n°25, qui ne portent aucune trace de pliage-reliage). Les pratiques épistolaires sont ensuite analysées, dans leur grande variété et sous l’angle de l’évolution de l’épistolographie, M. Dana démontrant la progressivité des phénomènes de la structuration des messages écrits et de la mise en place des formules épistolaires. Verbes et vocabulaire des lettres et messages du corpus sont étudiés selon l’ordre suivant, définissant un formulaire épistolaire complet : invocatio (invocation aux divinités, au début de la lettre ou après le prescrit), praescriptum (prescrit ou adresse interne), formula valetudinis (formule de santé ou salutation, qui se développe à l’époque hellénistique), contenu (rassemblant les instructions ou des renseignements divers), formula valedicendi (formule conclusive de salutation, qui se développe à partir des époques classique et, surtout, hellénistique), inscriptio (adresse d’expédition ou adresse externe). L’étude de la structure ainsi que du vocabulaire des lettres et messages sur plomb et tesson fait apparaître, outre « des périodes de tâtonnements, des héritages, des évolutions diverses et des variations » (p.361), des spécificités régionales, des porosités avec les defixiones et des parallèles avec la documentation papyrologique. Le style des lettres et messages, souvent lapidaires et parfois obscurs, les missives ne présentant en outre que rarement un formulaire complet, fait l’objet du dernier point de ce premier chapitre, qui conclut sur la nature fonctionnelle et non littéraire des échanges épistolaires.

Le chapitre suivant, consacré à la circulation et aux réseaux du monde des marchands, renvoie aux thèmes de prédilection de M. Dana[2]. Particulièrement intéressantes sont les pages consacrées, dans le chapitre « Réseaux épistolaires et mobilités territoriales », aux modalités de la transmission des lettres et messages ainsi qu’aux circulations entre les localités concernées par les échanges, qui permettent à M. Dana d’identifier des réseaux commerciaux (« Cartographier le territoire », p. 366-371). La cartographie des échanges épistolaires ainsi réalisée la conduit à observer que, dans les diverses régions concernées par le corpus, les lettres sur plomb et sur tesson circulent peu à très longue distance : les réseaux commerciaux révélés par les réseaux de correspondance sont essentiellement régionaux, contrairement à ce que l’on aurait pu penser. Nous pourrions suggérer cependant que le phénomène tient peut‑être, partiellement, d’un effet de sources, les risques du voyage pouvant expliquer une moindre conservation des correspondances longue distance. Les documents ajoutent par ailleurs au dossier sur les acteurs des activités commerciales, du point de vue technique (le vocabulaire atteste la progressive spécialisation technique du personnel, p. 374-375) ou sociologique (on notera avec intérêt la lettre sur tesson de la chôra de Phanagoria, dans laquelle c’est une femme qui enjoint à un certain Apollas de ne pas vendre une propriété foncière, n°51). Les documents réunis ne jettent en revanche qu’une faible lueur sur les relations entre Grecs et non Grecs, notamment en lien avec le commerce (p. 375-376), l’onomastique étant, de plus, parfois trompeuse. M. Dana ne s’avance d’ailleurs guère sur le terrain dangereux de l’ethnicité. Le corpus permet encore une analyse du vocabulaire des échanges commerciaux (p. 377 notamment) et des biens échangés. L’auteur en dresse un inventaire utile, auquel s’ajoute la liste des activités artisanales, bancaires ou de transport mentionnées dans les lettres et messages (p. 377-380), le tout offrant un aperçu coloré et concret de la vie économique. Les monnaies, qui apparaissent dans de nombreux documents (n°12, 18, 20, 21, 24, 26, 29, 39, 45, 48, 60, 61, 65, 70) sont rapidement évoquées p. 379. Du point de vue de l’anthropologie monétaire, le corpus se révèle pourtant riche, illustrant par des exemples nombreux et variés (mais inégalement contextualisés, en raison du caractère lacunaire de cette documentation) les divers usages de la monnaie : achats, remboursements de dettes, paiements de taxes ou mises en gage. Le corpus pourrait aussi contribuer, par les informations qu’il recèle, à une réflexion sur les montants échangés.

Le dernier chapitre, étudiant le statut social, professionnel et juridique des individus mentionnés dans la correspondance, commence par une analyse du ton et des formules des missives, possibles indicateurs des liens d’amitié, de parenté, d’autorité ou même d’inimitié entre les acteurs du commerce. La question des destinataires des lettres commerciales conduit M. Dana à aborder celle du statut de « chargés d’affaires » ou « business agent » (p. 383-387), dont l’existence dans les sociétés antiques a été contestée par E. M. Harris. Parvenant à dépasser le vieux débat entre primitivistes et modernistes, l’auteur démontre que les « agents », que l’on pourrait définir a minima comme des personnes agissant à distance pour le compte d’un propriétaire ou de l’initiateur d’une activité économique (n°25 et 26), constituent une catégorie mal définie, du moins par aucun terme grec spécifique, et à laquelle pouvait appartenir des esclaves, des proches ou des membres de la famille du propriétaire. S’agissant d’un autre dossier beaucoup discuté, M. Dana s’attache à préciser l’apport de deux documents du nord de la mer Noire (« lettre de Berezan’ », n°25, et lettre sur plomb d’Apatorios à Léanax, n°26) à la question du droit de saisie (sylan) à la fin de l’époque archaïque (« Le sylan revisité », p. 388-391). Les arguments de nature juridique invoqués dans ces deux lettres sur plomb permettent en effet de conclure à la réalité d’un droit de saisie, cadre légal garantissant le paiement des dettes mais qui nécessitait, pour que la justice privée puisse s’appliquer, la preuve que celui contre lequel elle s’exerçait était bien redevable, et qu’il était bien le propriétaire des biens saisis.

La contribution de l’étude des lettres et messages sur plomb et sur tesson à l’histoire du monde grec antique se mesure ainsi aux nombreuses pistes de recherche déjà largement explorées par M. Dana, dont le travail nourrira à n’en pas douter de nouvelles études. Des pratiques monétaires à l’histoire des émotions, en passant par l’étude du commerce fluvial ou des rapports maîtres/esclaves, nombreux sont en effet les sujets de recherche qui gagneront à puiser dans cette documentation et son commentaire. Reprenons ainsi, pour conclure, la citation de L. Dubois mise en exergue par l’auteur dans son avant‑propos : « Je crois pourtant que dans nos disciplines austères l’inventaire besogneux de ce qui est rare est souvent source de progrès, si minimes soient‑ils »[3], considérant cependant que l’inventaire critique réalisé par M. Dana d’une documentation longtemps considérée comme mineure offre des perspectives, loin d’être minimes, de renouvellement de la connaissances des sociétés grecques antiques.

 

Aliénor Rufin Solas, Laboratoire HisCant-Ma , Université de Lorraine

Publié dans le fascicule 1 tome 125, 2023, p. 223-228.

 

[1]. Signalons tout de même la contribution de J.‑C. Decourt, « Lettres privées grecques sur plomb et céramique » dans J. Schneider éd., La lettre gréco‑latine, un genre littéraire ?, Lyon 2014. p. 25‑79.

[2]. Parmi une bibliographie abondante, citons sa monographie Culture et mobilité dans le Pont‑Euxin. Approche régionale de la vie culturelle des cités grecques, Bordeaux 2011 et deux ouvrages qu’elle a dirigés, le premier avec V. Cojocaru et A. Coşkun, Interconnectivity in the Mediterranean and Pontic World during the Hellenistic and Roman Periods, Actes du colloque international, Constantza, 8-12 juillet 2013, Cluj 2014, et l’autre avec I. Savalli‑Lestrade, La cité interconnectée dans le monde gréco-romain (IVe s. a.C.-IVe s. p.C.). Transferts et réseaux institutionnels, religieux et culturels aux époques hellénistique et impériale, Bordeaux 2019.

[3]. L. Dubois 2017, p. 227.