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L’ouvrage de Josine Blok constitue l’aboutissement de plusieurs articles et s’inscrit dans un courant historiographique représenté dans différents mondes académiques, anglo‑saxons et français[1]. Son organisation, en six chapitres pouvant être abordés isolément les uns des autres, rappelle ces travaux. Cependant, Citizenship in Classical Athens n’est pas conçu comme un recueil de textes. Le premier chapitre du livre intègre chacun des cinq chapitres suivants dans un programme cohérent qui fait l’importance du livre[2].

J. Blok veut repenser la citoyenneté athénienne d’époque classique face à une historiographie qui, selon elle, est imprégnée par une « Aristotle’s definition » de la notion[3]. Elle situe cette « Aristotle’s definition »[4] dans le troisième livre des Politiques. J. Blok affirme qu’Aristote y définit le citoyen « without further qualifications » (haplôs politès)[5]. Ce citoyen descendrait de plusieurs générations de possesseurs du droit de cité[6]. L’« Aristotle’s definition » est donc fondamentalement essentialiste[7]. Cependant, ce citoyen serait surtout celui qui participe (metechein) à la justice (krisis) et aux magistratures, aux décisions (archè)[8]. Cette dimension fonctionnaliste sous-tendrait les travaux de nombreux historiens[9], séduits par la proximité entre l’haplôs politès antique et la figure du citoyen moderne juridiquement et politiquement actif[10]. J. Blok le montre en étudiant certains de ces travaux, censés constituer des exemples représentatifs[11].

Elle fait de la place des femmes le principal marqueur de leur rapport à l’aristotélisme. Les travaux dans lesquels les femmes ne sont pas citoyennes résulteraient de l’« Aristotle’s definition »[12]. J. Blok les replace dans le contexte d’un champ historiographique clivé. Mogens Hansen et Peter Rhodes incarneraient une approche institutionnelle de la polis qui assume son recours à Aristote et exclut les femmes d’un corps civique caractérisé par ses prérogatives politiques et judiciaires[13]. Philip Manville et certains historiens français rassemblés sous le qualificatif « École de Paris » constitueraient deux variantes d’une approche anthropologique de la polis[14]. L’influence aristotélicienne y serait plus ténue, mais resterait perceptible dans la place réservée aux Athéniennes, qui ne sont pas citoyennes. Le cadre aristotélicien transcenderait donc les tendances historiographiques[15].

Or, affirme J. Blok, l’« Aristotle’s definition » de la citoyenneté pose problème. Elle s’inscrirait dans le projet philosophique des Politiques : établir la meilleure des politeiai[16]. Seule l’action humaine étant capable de produire cette politeia, le Stagirite valoriserait le metechein[17]. La définition aristotélicienne de la citoyenneté serait par conséquent philosophique, impropre à décrire adéquatement la réalité de la citoyenneté dans l’Athènes classique[18]. L’utiliser à cette fin n’engendrerait qu’erreurs et contresens. L’accent mis sur la participation conduirait, par exemple, à une délimitation erronée du corps civique, c’est-à-dire à l’exclusion des femmes, la citoyenneté constituant un statut exclusivement masculin[19].

Ce constat repose toutefois sur des bases fragiles : l’analyse d’une historiographie constituée d’un nombre restreint de références. Étant donné le foisonnement des études concernant la citoyenneté athénienne d’époque classique, la sélection était obligatoire, mais les choix de J. Blok interrogent. En effet, elle ignore plusieurs références qui témoignent des discussions de l’historiographie autour du paradigme d’une citoyenneté exclusivement masculine. Certes, J. Blok cite Cynthia Patterson qui admet l’existence d’une citoyenneté des femmes[20], mais elle conclut rapidement que « her arguments had little impact »[21]. L’assertion est évidemment compliquée à vérifier. J. Blok cite une note publiée dans un article rédigé par Anne Jacquemin, en 2005[22]. Or, ladite note, qui date donc des années 2000, s’interroge seulement sur l’écho qu’a pu avoir un texte de Cynthia Patterson « hors du monde anglo‑saxon »[23]. Surtout, cet article, par sa simple existence, atteste du fait que ces réticences, déjà, s’estompaient. Selon Anne Jacquemin, reprenant Cynthia Patterson, les femmes sont effectivement citoyennes[24]. En outre, plusieurs héritiers de l’École de Paris, avec lesquels J. Blok a collaboré considèrent également que les Athéniennes sont citoyennes. Violaine Sebillotte‑Cuchet, organisatrice d’un séminaire intitulé « Genre et histoire » dans lequel est intervenue l’autrice en 2011, rappelle par exemple l’importance de la thèse de Cynthia Patterson face aux travaux de Nicole Loraux et développe une approche de la citoyenneté athénienne d’époque classique intégrant les femmes[25].

Le peu de place que J. Blok accorde à ces travaux dans son étude de l’historiographie par comparaison à la place qu’elle accorde, par exemple, à Mogens Hansen, s’explique peut-être par sa volonté de rendre compte d’un rapport de force en faveur d’une définition politique de la citoyenneté. Corollairement, il est possible que ce choix résulte d’une volonté de rendre plus évidente la nécessité de produire, selon le titre de la dernière partie du premier chapitre de l’ouvrage, une « New Perspective » à propos de la citoyenneté athénienne d’époque classique[26]. En effet, intégrer ou laisser davantage de place aux travaux que nous évoquions rend les catégories auxquelles J. Blok recourt pour décrire le champ historiographique plus discutables. La prise en considération des héritiers de l’École de Paris conduirait à introduire des nuances au sein de l’approche anthropologique qu’elle dessine. Or, l’ouvrage a justement pour programme de dépasser ces approches, subsumées sous un même rapport à l’aristotélisme.

Le rapport à l’aristotélisme que J. Blok impute à ces travaux est toutefois problématique. Une imprégnation aussi large de l’historiographie suppose un accord sur le sens des mots utilisés par Aristote, ce qui ne va pas de soi. Les extraits des Politiques dont J. Blok propose la traduction sont brefs, l’analyse qui leur est associée également[27]. Les discussions concernant l’extrait de l’œuvre du Stagirite auxquelles elles sont consacrées sont ignorées[28]. J. Blok traduit par exemple archè par « political office »[29]. Or, cette traduction ne fait pas consensus. « [I]l faut rejeter l’idée tenace qui veut qu’Aristote ait réduit la citoyenneté à la participation aux magistratures, voire, comme l’écrit J. Blok, ‘aux archai les plus importantes’. Il s’agit bien de la participation à ce que l’on peut appeler, faute de meilleur équivalent, le pouvoir » écrit Pierre Fröhlich dans un article postérieur à l’ouvrage, mais citant Emil Szanto, Georg Busolt, Heinrich Swoboda et, plus récemment, Jean Terrel[30]. S’il n’y a pas d’accord sur le sens du mot archè, alors il n’y a pas d’accord sur la nature de la participation, centrale dans l’« Aristotle’s definition ». Il est donc impossible d’admettre que cette définition soit unique. Excéder les questionnements concernant le sens des mots, pour questionner le sens de l’œuvre, conduit même à douter de son existence.

J. Blok distingue deux thèmes au sein des Politiques, qui s’exprimeraient à différents moments de l’ouvrage: une analyse des politeiai existantes ; une réflexion sur la politeia idéale[31]. Lorsqu’elle précise la nature de l’« Aristotle’s definition », elle confond ces deux thèmes. L’« Aristotle’s definition » articulerait une série d’observations sur le monde des cités grecques et un projet philosophique consistant à « designate the foundations of a just society »[32]. Elle serait inspirée par le réel, mais en constituerait une version biaisée, le Stagirite interprétant ses observations à l’aune d’une définition d’une politeia idéale fixée[33] pour servir son projet philosophique[34]. Or, en confondant ces perspectives, J. Blok confond démonstration et réflexion. Les remarques que formule le Stagirite à propos de la citoyenneté dans le monde des cités grecques constituent moins le soubassement de l’exposition d’une société juste, que des observations au service d’une recherche sur la cité. Aristote l’expose dès le début du troisième livre : « puisque la cité <fait partie> des composés comme n’importe lequel des touts formés de plusieurs parties, il est clair qu’il faut d’abord mener une recherche sur le citoyen »[35]. L’étude de la citoyenneté que propose le Stagirite s’insère dans une réflexion d’ensemble sur la connexion existant entre les habitants de la cité, soit sur la politeia. Dès lors, une « Aristotle’s definition » de la citoyenneté ne saurait exister en dehors de l’esprit de l’historien. Aristote fait d’ailleurs état de l’absence de définition fixée de la notion, en la liant justement à l’objet qui l’occupe, la politeia: « car sur le citoyen aussi il y a une controverse, puisque tout le monde n’est pas d’accord pour dire du même individu qu’il est citoyen ; tel, en effet, qui est citoyen dans une démocratie, souvent dans une oligarchie ne sera pas citoyen »[36]. Proposer une définition substantielle de la citoyenneté athénienne d’époque classique pose par conséquent problème. C’est pourtant ce que fait J. Blok.

Afin de rompre avec l’« Aristotle’s definition », J. Blok rompt préalablement avec les Politiques. En effet, si les observations du Stagirite étaient biaisées par son projet philosophique, utiliser d’autres sources constituerait une condition nécessaire pour rendre compte de la réalité civique des Ve et IVsiècle a.C.[37]. Au sein de son corpus, J. Blok accorde une valeur particulière au Contre Euboulidès, un plaidoyer que Démosthène rédige pour un certain Euxithéos, qui impute à son adversaire l’éviction des listes de citoyens dont il a été victime dans les années 340 a.C. Elle lit ce plaidoyer comme un véritable témoignage sur la citoyenneté athénienne[38]. Lui octroyer le statut d’anti-Politiques lui permet d’en faire le véritable organisateur de son programme destiné à « rethinking the athenian citizenship »[39].

Pour présenter son programme comme le produit du réel plus que de l’esprit de l’historien, J. Blok propose une lecture singulière du Contre Euboulidès[40]. Elle s’intéresse particulièrement à l’argumentaire déployé par Euxithéos pour convaincre ses juges qu’il est effectivement citoyen. Elle distingue deux catégories d’arguments : ceux devant établir la légitimité du statut d’Euxithéos ; ceux devant attester de la conformité du comportement d’Euxithéos vis-à-vis de ce que le tribunal attend d’un citoyen[41]. Afin d’établir la légitimité de son statut, Euxithéos explique qu’il est né conformément à la loi, car descendant de parents et même de grands-parents appartenant à la cité[42]. Afin d’établir qu’il est effectivement citoyen, Euxithéos expliquerait qu’il a participé « in the group activities typical of Athenian citizens, namely the cults and religious rituals marking Athenian kinship »[43]. J. Blok établit ce faisant un lien strict entre ces deux catégories d’arguments, puisque la participation – le comportement –, viendrait attester de l’appartenance – le statut[44].

Ces deux catégories, ainsi que la relation qui les unit, recouvrent la lecture de sa citoyenneté. Elle la résume dès la première page de l’ouvrage : « in sum, we find that descent is the fundamental qualification for citizenship in Athenian law, and that participation in religion and orther fields are the typical ways of acting as citizen »[45]. Cette thèse a une conséquence majeure : la citoyenneté des femmes[46]. Selon J. Blok, est citoyenne ou citoyen toute femme ou tout homme appartenant à la cité en vertu d’une ascendance légitime au regard de la loi, participant en matière religieuse. Outre les premier et sixième chapitres, qui ont fonction d’introduction et d’ouverture à l’ouvrage[47], chaque partie de Citizenship in Classical Athens constitue un argument participant à la démonstration de cette thèse et de son corollaire.

La trame introduite par le premier chapitre suggère d’éviter une lecture linéaire du livre. L’appartenance étant, selon J. Blok, un préalable à la participation, il convient de comprendre comment l’inclusion dans la communauté s’opère, donc de lire en premier lieu le troisième chapitre de Citizenship in Classical Athens[48]. Elle y développe son intuition première. L’ascendance légitime conditionnerait l’intégration au corps civique, selon des règles établies par des législateurs successifs, Solon, Clisthène et enfin Périclès, qu’elle étudie[49]. L’appartenance serait par conséquent un patrimoine immatériel dont hériterait la citoyenne ou le citoyen et qu’il pourrait transmettre[50]. La possession de ce patrimoine immatériel permettrait de participer à deux niveaux, étudiés dans les deuxième et cinquième chapitres de l’ouvrage[51]. D’abord, elle octroierait à chaque individu qui en hérite une part dans le « bond between Polis and Gods »[52], exprimée dans certaines sources par la formule hiera kai hosia – succinctement, les présents offerts aux dieux (hiera) et une conduite respectueuse des dieux (hosia)[53] – ou par un ensemble de méta-verbes rappelant la participation[54]. Ensuite, ce patrimoine immatériel donnerait à chaque individu qui en hérite la timè nécessaire pour participer aux « public roles and institutions » de la cité[55], aux archai et aux timai – succinctement, l’ensemble des « public offices »[56] – dont le rôle est notamment de soutenir les hiera kai hosia. Les femmes sont, au même titre que les hommes, incluses dans la participation au « bond betwen Polis and Gods » et aux « public roles and institutions », selon des modalités variées que le quatrième chapitre de l’ouvrage explore[57]. Ce chapitre constitue d’ailleurs l’exemple le plus abouti de la démarche historico-philologique que J. Blok propose, puisqu’il repose sur l’analyse des mots désignant citoyennes et citoyens dans les sources[58]. Le vocabulaire, lu au prisme de l’analyse du Contre Euboulidès, informerait sur le réel, permettant ainsi de dépasser l’idéel associé au troisième livre des Politiques[59].

La valeur accordée au plaidoyer, toutefois, interroge. J. Blok indique que le propos de Démosthène est guidé par l’intention de susciter « understanding and sympathy » chez les dikastai[60]. Elle établit ce faisant un lien de subordination entre le contenu du texte et l’intention de son auteur, similaire à celui qu’elle fait apparaître dans son analyse des Politiques[61]. Pourtant, elle donne à ce lien une valeur radicalement différente selon qu’il s’agisse de l’œuvre de Démosthène ou de celle d’Aristote. Alors que l’intention philosophique du Stagirite rendrait les Politiques incapables de dire le vrai de la citoyenneté athénienne d’époque classique, l’intention de susciter compréhension et sympathie auprès d’un jury conférerait au contraire cette capacité au discours de Démosthène, car obligerait son auteur à la vraisemblance[62]. Ainsi, lorsque J. Blok remarque qu’Euxithéos s’attarde davantage sur son éligibilité à la fonction de prêtre qu’à sa fonction de démarque, elle en déduit que la participation aux « political offices » n’est pas présentée comme une caractéristique importante de la citoyenneté[63]. Or, une telle extrapolation à partir du plaidoyer oublie ce qui détermine les contours du vraisemblable : la vie d’Euxithéos. Démosthène ne manipule les conceptions et les attentes des jurés en matière de citoyenneté qu’en fonction de la biographie de son client. La discrétion dont il fait preuve à l’égard de la démarchie exercée par Euxithéos doit donc être interprétée à l’aune du bref exposé qu’il lui consacre. « Faut-il parler maintenant de mes fonctions de démarque qui m’ont valu des rancunes et où je me suis fait des ennemis pour avoir poursuivi beaucoup d’entre eux qui devaient des loyers de terres sacrées ou qui, par ailleurs, avaient mis au pillage le bien commun ? » interroge Euxithéos[64]. La question suggère que Démosthène passe sous silence la magistrature de son client, non parce qu’il considérerait que l’exercice d’une « political office » n’est pas une « significant feature of citizenship » – la démarchie, fonction essentiellement administrative[65], était-elle de toute manière considérée de la sorte par les Athéniens ? –, mais pour ne pas lui porter préjudice. Il s’agit de ne pas s’éterniser sur un épisode montrant son client en difficulté à cause de ses actions en matière de perception de la fiscalité. Autrement dit, quant à la démonstration de la citoyenneté d’Euxithéos, le problème n’est pas la démarchie, mais sa démarchie, la manière dont il l’a vécue. D’autres éléments du texte démontrent d’ailleurs clairement que le logographe considère que l’exercice de magistratures est une preuve admissible d’appartenance à la cité, au même titre que la participation au culte : « né de deux Athéniens, ayant hérité du bien et du génos de mon père je suis citoyen. Néanmoins, je produirai toutes les preuves que de droit : je ferai attester que j’ai été introduit dans ma phratrie ; que j’ai été inscrit sur la liste des démotes ; que ceux-ci m’ont eux-mêmes proposé à l’élection pour participer avec les citoyens les mieux nés au tirage au sort du sacerdoce d’Héraclès ; que j’ai exercé des magistratures [ὡς ἦρχον ἀρχὰς] après avoir subi l’examen » explique Euxithéos[66]. Tous les arguments sont bons pour faire du client de Démosthène un citoyen aux yeux de ses juges. La mise en parallèle de ces arguments et leur utilisation conjoncturelle dans le reste du discours[67] empêchent d’utiliser le Contre Euboulidès pour conclure que les rituels constituent les activités caractéristiques du citoyen athénien. Cette interprétation repose sur une analyse du texte guidée par une définition préalable de la citoyenneté athénienne, fondée sur la naissance et la participation à des activités de nature religieuse.

Le vocabulaire, source première, selon J. Blok, pour comprendre une culture différente, est interprété de la même manière[68]. S’intéressant par exemple à la manière dont Démosthène désigne les citoyens dans le Contre Euboulidès, elle remarque que les hommes et les femmes ne se distinguent pas autrement que par la morphologie sexuée des mots qui s’y réfèrent et suppose ce faisant que les hommes et les femmes étaient citoyens[69]. Or, que les vocables « astos » et « politès » trouvent leur correspondant au féminin dans le plaidoyer, « astè » et « politis »[70], ne constitue pas un indice suffisant pour prouver qu’hommes et femmes étaient tous deux citoyens. Il faut, pour le comprendre, les lire dans le contexte du plaidoyer[71]. Les termes astè et politis sont bien moins présents que leurs correspondants masculins dans le Contre Euboulidès, puisqu’ils font essentiellement référence à la mère d’Euxithéos et à elle seule[72]. Démosthène semble les utiliser en tant que synonymes, renvoyant systématiquement l’Athénienne à son statut de fille, d’épouse ou de mère de citoyen, soit comme vectrice de citoyenneté au sein d’un argumentaire destiné à établir la légitimité de la naissance du plaideur[73]. Le sens d’« astos » et de « politès », plus nombreux car associés à Euxithéos et à son père, est différent. « Astos » désigne le bénéficiaire d’une naissance légitime au regard de la loi[74] et « politès » est utilisé pour désigner la qualité de citoyen liée à l’exercice d’activités civiques[75]. Ainsi, si l’utilisation des mots « astè » et « politis » rappelle que la mère d’Euxithéos est bien membre de la cité, le langage ne permet pas de conclure qu’elle est citoyenne comme les hommes. L’élargissement documentaire que J. Blok propose pour pallier au biais qu’elle impute aux Politiques ne saurait garantir un accès immédiat à la réalité civique de l’Athènes classique. Dès lors, la nature de sa définition de la citoyenneté pose problème. Si le réel ne la sous-tend pas, alors il faut admettre qu’elle repose sur d’autres bases.

Selon J. Blok, les deux catégories qui structurent sa définition de la citoyenneté, l’appartenance et la participation, se retrouvent dans le vocabulaire, dans les sources. « Citizenship is articulated by two verbs, meteinai (being a citizen) and metechein (acting as a citizen) » écrit-elle par exemple, à propos du Contre Euboulidès[76]. Pourtant, plus que par les sources elles-mêmes, ces catégories, qui guident l’analyse de la documentation[77] et organisent l’ouvrage[78], semblent inspirées par le projet de l’historienne. J. Blok entend répondre à l’« Aristotle’s definition ». Pour ce faire, elle emprunte les catégories qu’elle attribue au Stagirite. Le meteinai rappelle le pendant essentialiste de la description de l’haplôs politès du troisième livre des Politiques – le citoyen est le produit d’une ascendance légitime. La définition de J. Blok a, comme la description d’Aristote, un pendant fonctionnaliste au cœur duquel se trouve le metechein, dans une acception certes moins politique que religieuse. Ainsi, si elle écarte les Politiques, la structure de sa définition demeure aristotélicienne. Paradoxalement, elle peut être rapprochée de la lecture de la citoyenneté athénienne que proposent des historiens contre laquelle l’ouvrage est construit. Statut obtenu par une naissance légitime et participation sous-tendent par exemple la lecture de la notion que développe Mogens Hansen. La nature de la participation à même de définir le citoyen est, selon lui, politique[79], ce qui l’éloigne apparemment de la définition de J. Blok. Toutefois les catégories qu’utilisent les deux historiens sont similaires : statut et participation. Leurs définitions, surtout, partagent un même fondement, juridique.

Alors que Mogens Hansen définit la citoyenneté comme « l’appartenance juridiquement définie et héréditaire d’un individu à un État »[80], J. Blok explique dès les premières lignes de son ouvrage que la loi est un préalable à la participation[81]. Toutes les délibérations engagées par la suite sont par conséquent consacrées à, ou déterminées par, l’interprétation du droit qui, bien lu, donne accès à une définition substantielle de la citoyenneté, alliant appartenance et participation en matière religieuse[82]. Or, telle définition substantielle oublie que le droit n’est qu’une prise de position au sein des discussions des Athéniens sur eux‑mêmes et sur leur cité. J. Blok semble d’ailleurs le remarquer lorsqu’elle propose d’historiciser l’importance de la filiation en matière de citoyenneté à Athènes, mais ne prolonge pas ce questionnement[83]. L’étude de ces discussions, de la réflexivité des Athéniens devrait donc constituer le cœur d’une histoire de la citoyenneté dans l’Athènes à l’époque classique. Mais il faudrait alors substituer à la question « qu’est-ce que la citoyenneté ? » une autre problématique : « qu’est-ce qu’être Athénien ? ».

 

Jean-Baptiste Defrance, Université Bordeaux Montaigne, UMR 5607, Institut Ausonius et E.H.E.S.S

Publié dans le fascicule 1 tome 122, 2020, p. 287-295

 

[1]. Notamment, ces dernières années : J. Blok, « Citizenship, the Citizen Body and its Assemblies » dans H. Beck éd., A Companion to Ancient Greek Government, Oxford 2013, p. 161-175. Concernant ce courant historiographique, en France, par exemple: Annales. Histoire, Sciences Sociales, 69, 3, 2014, p. 605-775 ; C. Moatti, C. Müller éds., Statuts personnels et espaces sociaux. Questions grecques et romaines, Nanterre 2018

[2]. J. Blok, Citizenship in Classical Athens, Cambridge 2017, p. 1-46. Le premier chapitre de Citizenship in Classical Athens constitue à ce titre le véritable bilan de l’ouvrage qui, d’ailleurs, est dépourvu de conclusion.

[3]. Ibid., p. 30.

[4]. Nous utiliserons désormais cette expression, transcrite, pour désigner la manière dont J. Blok lit Aristote à propos de la citoyenneté.

[5]. J. Blok, Citizenship…, p. 15 au sujet de Arstt, Pol., III, 1275a22-4. Cette traduction est débattue. P. Fröhlich, « La citoyenneté grecque entre Aristote et les modernes », CCGG 27, 2016, p. 106‑107.

[6]. J. Blok, Citizenship…, p. 16 au sujet de Arstt, Pol., III, 1275b22-4.

[7]. J. Blok, Citizenship…, p. 17-18.

[8]. J. Blok, Citizenship…, p. 2 et 15 au sujet de Arstt, Pol., III, 1275a22-4 et 1275b17-22.

[9]. J. Blok cite notamment John Davies, Mogens Hansen et Peter Rhodes (p. 2-4 et 31-32).

[10]. J. Blok consacre plusieurs pages à l’examen des raisons pour lesquelles le récit d’Aristote prévaut dans les analyses contemporaines de la citoyenneté (p. 37-41).

[11]. Ibid., p. 31.

[12]. Par exemple, dès le début de l’ouvrage, à propos d’une citation extraite de J. Davies, « Athenian Citizenship: the Descent Group and the Alternatives », CJ 73, 1977, p. 105. J. Blok, Citizenship…, p. 2-3.

[13]. J. Blok, Citizenship…, p. 31-32.

[14]. Ibid., p. 32-35. J. Blok résume cette approche anthropologique ainsi : « using anthropological methods, scholars have begun to highlight the social-​structural dimensions of ancient Greek societies behind political institutions and the differences between the ancient polis and (modern) states ». Ibid., p. 32. Elle fait du rapport à l’œuvre de Cl. Lévi-Strauss le point d’achoppement au sein de cette approche. Ibid, p. 34.

[15]. Ibid., p. 30.

[16]. Ibid., p. 13.

[17]. Ibid., p. 13-21.

[18]. Ibid., p. 13 et 24.

[19]. Supra, n. 9. J. Blok, Citizenship…, p. 36.

[20]. Ibid., p. 174, n. 101 au sujet de C. Patterson, « Hai Attikai: The other Athenians’ » dans M. Skinner éd., Rescuing Creusa. New Methodological Approaches to Women in Antiquity, Lubbock 1986, p. 49-67.

[21]. J. Blok, Citizenship…, p. 36. J. Blok a une formule analogue à propos d’un article de C. Sourvinou‑Inwood, « Male and Female, Public and Private, Ancient and Modern » dans E. D. Reeder éd., Pandora, Princeton 1995, p. 111‑120.

[22]. J. Blok, Citizenship…, p. 36, n. 104.

[23]. A. Jacquemin, « Un autre conte de deux cités, ou Athéniennes et fières de l’être », Ktèma 30, 2005, p. 338, n. 7.

[24]. Ibid., p. 337-338 et 343.

[25]. V. Sebillotte Cuchet, « Ces citoyennes qui reconfigurent le politique. Trente ans de travaux sur l’Antiquité grecque », Clio 43, 2016, p. 191 et 202.

[26]. J. Blok, Citizenship…, p. 43.

[27]. Supra, n. 5, 6, 8.

[28]. Supra, n. 5.

[29]. J. Blok, Citizenship…, p. 2 et 15.

[30]. P. Fröhlich, art. cit., p. 116 avec n. 117.

[31]. J. Blok, Citizenship…, p. 13.

[32]. Ibid., p. 14.

[33]. J. Blok, Citizenship…, p. 20.

[34]. Ibid., p. 14.

[35]. Arstt, Pol., III, 1, 2 (trad. P. Pellegrin).

[36]. Ibid., III, 1, 3.

[37]. L’ouvrage possède un index des sources. J. Blok, Citizenship…, p. 306-320.

[38]. Ibid., p. 30.

[39]. Ibid., p. 43-44.

[40]. Cette lecture s’appuie sur la transcription et la traduction de plusieurs extraits du Contre Euboulidès, à l’instar de ce que J. Blok fait concernant les Politiques. Ibid., p. 5-13.

[41]. Ibid., p. 6.

[42]. Ibid., p. 7.

[43]. Ibid., p. 7-8.

[44]. J. Blok, Citizenship…, p. 7.

[45]. Ibid., p. 1.

[46]. Ibid., p. 7.

[47]. Le sixième chapitre de l’ouvrage constitue une ouverture consacrée aux rapports entre « Athenians and Others ». J. Blok y étudie les citoyens par décrets, les métèques et la citoyenneté hors d’Athènes. Ibid., p. 249-279.

[48]. Ibid., p. 100-146.

[49]. Dans le troisième chapitre de son ouvrage, J. Blok établit une généalogie des règles présidant à la transmission du statut et des conditions présidant à la vérification de ce statut. Elle ne laisse toutefois pas de côté le cas des citoyens par décret, qu’elle aborde à plusieurs reprises. Ibid., p. 250-265.

[50]. Ibid., p. 106-107.

[51]. Ibid., p. 47-99 et 187-248.

[52]. Ibid., p. 47.

[53]. Ibid., p. 99.

[54]. Ibid., p. 57.

[55]. J. Blok nomme cette « primary time », fondamentale, « the baseline of time ». Ibid., 202. Elle la distingue d’une « specific time » qui vient récompenser des services rendus à la cité et qui prend la forme d’honneurs. Ibid., p. 206.

[56]. Ibid., p. 188.

[57]. Ibid., p. 147-186.

[58]. J. Blok, Citizenship…, p. 45-46.

[59]. Ibid., p. 147-148.

[60]. Ibid., p. 6.

[61]. Supra, p. 4.

[62]. J. Blok, Citizenship…, p. 6.

[63]. Ibid., p. 11.

[64]. Dém. LVII, C. Euboulidès, 63 (trad. L. Gernet).

[65]. Chr. Pébarthe, Cité, Démocratie et Écriture. Histoire de l’alphabétisation d’Athènes à l’époque classique, Paris 2006, p. 200.

[66]. Dém. LVII, C. Euboulidès, 46.

[67]. Afin de prouver la citoyenneté de son père, Euxithéos mentionne d’abord ses conditions de naissance. Il évoque ensuite immédiatement l’exercice de magistratures. « Mais ce n’est pas tout : il a été désigné par le sort pour des magistratures [ἀρχὰς] ; il les a exercées après avoir subi l’examen », Ibid., 25. Le paragraphe suivant rappelle l’importance du lien entre citoyenneté et exercice de magistratures : « quelqu’un de vous croit-il que les membres du dème auraient jamais laissé ce prétendu étranger, ce non citoyen, exercer une magistrature [ἄρχειν] parmi eux ? ». Ibid. 26.

[68]. J. Blok, Citizenship…, p. 45.

[69]. Ibid., p. 11-12.

[70]. Ibid., p. 12.

[71]. J. Blok fait, d’ailleurs, de la contextualisation un élément fondamental de sa méthode historico‑philologique, sans toutefois s’y astreindre systématiquement. Ainsi que le remarque Julien Faguer, lorsque l’autrice s’intéresse au sens du mot « politis » dans les sources du IVe siècle a.C., notamment dans les plaidoyers, elle se borne à en lister les occurrences, sans les analyser en contexte. J. Faguer, « Compte rendu. J. Blok, Citizenship in Classical Athens, Cambridge, Cambridge University Press (2017). XIX-328 p. », Topoi, 21, 2017, p. 489-499 ; ici, 494 au sujet de J. Blok, Citizenship…, p. 157, n. 41.

[72]. Notamment Dém. LVII, C. Euboulidès, 30 (πολιτίδων, à propos du métier des femmes, donc du métier exercé par la mère du plaideur), 36 (ἀστὴν, à propos de l’ascendance légitime de la mère du plaideur), 40 (ἀστὴν, à propos de l’ascendance légitime de la mère du plaideur) 45 (ἀσταὶ γυναῖκες, à propos du métier des femmes, donc du métier exercé par la mère du plaideur), 54 (ἀστῆς, à propos de la mère du plaideur comme sa mère et comme épouse de son père).

[73]. Par exemple, à propos de Protomachos, premier mari de sa mère, avec lequel elle a eu une fille qui a pu être légalement mariée – le fait que la mère d’Euxithéos ait pu épouser un citoyen et engendrer une fille légalement mariée doit prouver qu’elle peut engendrer un citoyen –  : « [b]ien qu’il soit mort, ses actes témoignent donc que ma mère était Athénienne [ἀστὴν] et citoyenne [πολῖτιν] » (Dém. LVII, C. Euboulidès, 43).
Également : « [a]ussi bien, mon père lui-même, de son vivant, a prêté le serment traditionnel en m’introduisant dans la phratrie, comme un fils à lui qu’il savait Athénien, né d’une Athénienne [ἀστῆς] sa femme légitime ». Ibid., 54.

[74]. Par exemple : « [j]e suis donc bien Athénien [ἀστὸς] par ma mère comme par mon père ». Ibid., 46.

[75]. Par exemple : « [s]i le sort m’avait désigné comme prêtre […] j’aurais eu à sacrifier moi-même pour les démotes, mon adversaire aurait sacrifié avec moi : et maintenant, les mêmes hommes ne me permettent même pas de participer à leurs sacrifices ! Or, il est avéré que tous mes accusateurs d’aujourd’hui m’ont toujours reconnu jusqu’ici pour un citoyen [πολίτης] ». Ibid., 47.

[76]. Ibid., p. 11. Elle généralise plus loin les enseignements du plaidoyer. Ibid., p. 43.

[77]. Ibid., p. 43.

[78]. Supra, p. 6.

[79]. M. H. Hansen, La démocratie athénienne. À l’époque de Démosthène, Paris 1993 [1991], p. 127.

[80]. M. H. Hansen, Polis. Une introduction à la cité grecque, Paris 2008 [2006], p. 135.

[81]. J. Blok, Citizenship…, p. 1. J. Blok le rappelle plus tard. Ibid., p. 100.

[82]. L’inclusion des femmes au sein du corps civique n’est par exemple possible qu’au prix d’une relecture des lois, débarrassée de l’influence de l’« Aristotle’s definition ». Ibid., p. 3.

[83]. J. Blok a, en fait, préalablement résolu cette question : « we may note that transmission of citizen status by descent was the regular practice throughout the Greek world, as it has been and still is virtually universally: once someone is a citizen, his (or her, depending on the relevant laws) children are citizens too ». Ibid., p. 101. J. Blok établit en fait une généalogie des règles organisant la transmission de la citoyenneté, associée à une analyse du rôle de la descendance à Athènes. Ibid., p. 100-146.