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Quel livre que L’âme romaine et le divin ! Généreusement, Danielle Porte (D.P.), spécialiste de la religion romaine qu’elle a enseignée entre autres pendant 42 ans à la Sorbonne, nous offre dans ces quelque 340 pages les grandes lignes qui résultent de la synthèse des recherches et des travaux de toute une vie et de réflexions témoignant d’une immense culture et d’une personnalité marquante.

L’autrice nous prévient d’emblée de ce qu’il ne faut pas chercher ici : cet ouvrage n’est pas une « histoire de la religion romaine ». D.P. s’est penchée sur ce qu’elle appelle « l’âme romaine », on pourrait dire « la mentalité » propre aux Romains, celle qui les a caractérisés à travers les siècles antiques au milieu des autres peuples. Elle a exploré la conception que ces Romains s’étaient faite du divin et l’attitude ainsi que les pratiques qui en découlaient pour eux. Elle part des faits sans idée préconçue. Les six premiers chapitres examinent minutieusement des centaines de témoignages sur tous supports (littérature, inscriptions etc., ce qui permet de prendre en compte un panel d’individus plus large, y compris de petites gens) contenant des indications, des prescriptions, des descriptions, des allusions, rapportant des anecdotes, témoignages classés selon le domaine auquel ils se rattachent : le sol, le changement, le scrupule, les rapports entre individu et collectivité, la tradition, les subterfuges, ceci depuis les origines de Rome jusqu’au Ve siècle de notre ère. Ces extraits sont analysés et commentés avec une grande finesse de tous les points de vue. L’utilité de ce décorticage apparaît dès le début du chapitre 7 : « Tout ce que nous a enseigné l’organisation de la religion à Rome, personnel, divinités, fonctionnements, rituels, manifestations historiques, concourt à former l’idée qu’on peut se faire de cette volonté divine » (p. 309). Ce « divin » était constitué « des êtres inconsistants dont les éléments transcendants de la Nature l’(sc. le peuple romain) avaient amené à peupler son ciel » (p. 309). À ceux-ci, s’étaient ajoutés des « dieux plus importants et plus personnels, venus souvent des peuples alentour » (p. 309). Les Romains adoptaient envers le divin « une pure application mécanique de préceptes et d’injonctions édictés par l’Homme » (p. 309). Cette organisation qu’avaient voulue les ancêtres a perduré sans changement durant toute la latinité, trouvant sa justification « dans la réussite de “l’idée romaine” qui avait soumis le monde à la Ville » (p. 312). Et la quatrième de couverture est formelle : « Il n’y eut jamais d’évolution ». Dans ce même chapitre 7, D.P. montre que les grandes questions, comme l’origine du monde et de l’homme, le devenir après la mort, étaient certes présentes à l’esprit de certains, mais étaient considérées comme ressortissant à la philosophie, non à la religion. À titre d’exemple, elle décrit le comportement de Cicéron. Elle évoque également Varron et écrit : « il existait ainsi trois “étages” dans la compréhension du geste religieux accessibles différemment, explique longuement Varron commenté par Saint Augustin, aux diverses couches “intellectuelles” de la nation » (p. 315). Cette phrase cible les tria genera theologiae exposés par le Réatin dans ses Antiquités divines[1], passages conservés entre autres dans la Cité de Dieu du Père de l’Église. D.P. aurait pu poursuivre en convoquant l’idée de Dieu unique (Ant. div. fr. 15 Cardauns : Jupiter est honoré par ceux qui honorent un dieu unique) à laquelle était arrivé ce même Varron grâce à sa culture philosophique, en particulier stoïcienne, et ses réflexions personnelles. Il connaît le Dieu des Juifs et va même jusqu’à déclarer (Ant. div. fr. 16 Cardauns) que Jupiter est le dieu des Juifs et que peu importe le nom qu’on lui donne du moment qu’on comprend la même chose.

L’autrice termine ce chapitre 7 par des considérations succinctes sur les mutations qu’apportèrent dans la mentalité romaine les différents cultes de divinités orientales, Cybèle et Attis, Dionysos-Bacchus, Mithra, Isis, avant une conclusion de deux pages évoquant le christianisme et ce que malgré les différences il conservait (et conserve encore) de l’attitude romaine face au divin.

La valeur scientifique de cette étude, qui touche à l’anthropologie, est indéniable. D.P. met à la disposition des lecteurs une multitude de documents avec leurs références, tous donnés en version originale et en traduction. L’index des auteurs anciens cités s’étend sur six pages (mais bizarrement sous le nom de Varron, ne sont énumérés que le De lingua Latina et les Res rusticae alors qu’on s’attendrait aussi à voir nommées, au moins, les Antiquités divines, sans oublier les Logistorici auquel appartient l’Atticus évoqué p. 9). S’il n’y a pas de liste bibliographique en début ou en fin de volume, les notes contiennent bon nombre de titres, non les plus habituels toutefois. D.P. propose des interprétations personnelles et neuves qui font avancer notre compréhension de certains faits, par exemple à propos de l’interdiction de relever sur les genoux (ne supra genua tollito) le cadavre d’un homme tué par la foudre (p. 38-39). Au fil des pages, on trouve bien d’autres suggestions de son cru éclairant un point jusque-là resté obscur, toujours avec une grande prudence (par ex. p. 152 sur la pratique d’un officiant d’une opération magique de dénouer les lacets d’une de ses sandales, ou sur l’interdiction des couvercles sur les lanternes augurales).

S’il est sûr que les spécialistes trouveront de quoi faire leur miel dans ce livre, il ne rebutera pas pour autant le grand public. En effet, malgré la science qui le sous-tend, il est accessible à tous. Les termes techniques y sont expliqués clairement et simplement. Il ne contient aucun jargon, au contraire ! Il est écrit dans un français d’une élégance peu habituelle de nos jours, (bien digne d’une autrice qui a reçu un prix de l’Académie Française pour son Dictionnaire du siècle d’Auguste. Auguste mot à mot), sans affectation ni pédantisme cependant, sans « rien en lui qui pèse ou qui pose » comme aurait dit Verlaine. Il faut ajouter que D.P. est une conteuse hors pair, ce qui fait merveille lorsqu’elle rapporte des anecdotes. C’est également une conférencière confirmée. Toute l’expérience acquise au cours des années tant dans les rencontres entre savants, que dans les amphithéâtres universitaires devant des étudiants, ou dans le « Cercle lyrique » d’amateurs d’opéra, ou sur les ondes de Radio-Fontaine à Grenoble se manifeste ici pour faire de cet ouvrage ce qu’on pourrait appeler de la vulgarisation de haut niveau. Titillé par ce qui peut apparaître aujourd’hui comme des bizarreries, curiosités que cette étude relève abondamment, le quidam aura envie de s’informer davantage. En outre, le grand public n’y acquerra pas seulement des connaissances, il s’y divertira également car D.P. ne manque pas d’humour. Sa culture est une autre source de charme : elle lui permet d’émailler son texte de réflexions personnelles (par exemple sur la Salomé d’Oscar Wilde, mise en musique par Richard Strauss, p. 298) et lui suggère des rapprochements très suggestifs. Parfois elle nomme la personne à laquelle son sujet la fait penser (Gide par exemple, p. 294), parfois non, laissant au lecteur le plaisir de reconnaître l’auteur d’une citation et de se sentir ainsi de connivence, comme p. 254, où elle énonce simplement les premiers termes d’un hémistiche de l’Art poétique d’Horace (v. 78), passé en expression toute faite adhuc sub iudice (s.e. lis est) sans nommer le poète.

Bref, ce livre est une friandise dans laquelle une très grande érudition est enrobée de dehors enjoués. Tout lecteur, quel qu’il soit, le dégustera avec gourmandise.

 

Lucienne Deschamps, Université Bordeaux Montaigne, UMR 5607 – Institut Ausonius

Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 285-287

 

[1]. Varr., Ant. div.fr. 6-11 Cardauns. La référence donnée par la note 1220 de D.P. : Varr. L.L., V, 7-10 est erronée, car à cet endroit-là du De lingua Latina, Varron évoque les quatre degrés de l’étymologie et non les trois façons de parler des dieux.