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En 2018, Vinciane Pirenne-Delforge donnait comme titre à sa leçon inaugurale au Collège de France : « Le polythéisme grec comme objet d’histoire ». En 2018/2019, le titre de sa leçon était « Dieux, daimones, héros ». Après s’être attachée à la catégorie des héros, c’est au troisième terme de la liste, celui des daimones, qu’elle a consacré son enseignement, puis le livre « daimôn » qui en prolonge les analyses et les conclusions. C’est ici la notion même de daimôn qu’il s’agit de cerner et ce que son étude peut nous apprendre sur le fonctionnement et les mécanismes du polythéisme grec, c’est‑à‑dire sur « les modalités de l’action des dieux en Grèce ancienne » pour reprendre le sous-titre du volume. Daimôn est un beau livre sur le polythéisme grec, à travers l’exploration de cette notion, qui servira au long des pages, d’introduction à l’étude « de la perception que les Grecs avaient de l’intervention des dieux dans le monde et des pratiques qu’ils mettaient en œuvre pour entrer en relation avec eux » (p. 12).

L’autrice analyse dans cette perspective les traditions narratives des périodes archaïque et classique et les pratiques rituelles mises en œuvre pour entrer en contact avec les divinités. L’étude suivra d’abord une progression chronologique, en étudiant l’apparition du terme daimôn dans la poésie épique et mélique, avant d’aborder le théâtre, puis le contexte cultuel. Les trois derniers chapitres s’attachent à la question des rapports du daimôn aux pratiques rituelles, dimension qui lui a toujours été déniée. Le choix de garder le mot grec s’explique par la volonté de rendre à la notion qu’il recouvre toute son épaisseur, sensible dans la multiplicité de ses contextes. Si toute la tradition s’accorde à reconnaître à « daimôn » qu’il renvoie à « quelque chose de divin », la complexité du sujet rend son étude redoutable et décevante pour la plupart de ceux qui l’ont abordée. C’est le défi que relève l’autrice.

Le chapitre 1 est consacré au daimôn homérique dont les occurrences conduisent à constater une certaine synonymie entre theoi et daimones, ou, au singulier, entre theos et daimôn. Le mot exprime « quelque chose de divin », sans que la puissance qui se manifeste renvoie à une divinité précise. « Qu’un daimôn le ramène ! », prière du porcher d’Ulysse aux Nymphes de la source (p. 39).

C’est la volonté d’une divinité qui sera à la source de l’action, mais c’est une entité démonique qui en sera l’instrument. La multiplicité des occurrences analysées et la finesse des interprétations donnent toute leur richesse à ces analyses.

Le chapitre 2 (daimôn hésiodique) analyse le poème des Travaux et des Jours, organisé autour des deux maîtres mots de la justice et du travail, avec, en son coeur, le mythe des cinq races. Les hommes du genos d’or, la première race à peupler la terre, deviendront, après leur mort, des daimones, des entités bienfaisantes sur terre où ils apportent la prospérité (v.122-126). Mais sous la forme des trente mille immortels, « gardiens des hommes mortels » évoqués aux v. 252-255, ils sont les agents de la justice divine, les uns et les autres échos de la volonté de Zeus dont ils sont les truchements (p. 68-70).

« La notion de daimôn telle que l’exploite la poésie hexamétrique archaïque ne renvoie pas à une catégorie spécifique d’êtres divins, mais à l’activité des dieux parmi les hommes qui en ressentent les effets » (p. 83).

La notion de daimôn dans la poésie mélique (chapitre 3) introduit à une conception de l’humain soumis à une alternance de biens et de maux à laquelle commandent les dieux. Pour le poète Théognis (VIe s. av. J.-C.) : « Un daimôn, Kyrnos, peut donner la richesse même à l’homme rempli de vices ; mais peu d’hommes reçoivent la vertu en partage » (p. 86). Une entité ambivalente donc, tantôt redoutable, tantôt bienveillante, l’agent d’un dieu dont le nom reste dans l’ombre.

Pindare met en évidence la puissance des dieux en face de la faiblesse humaine. Un exemple dans la XIIe Pythique aux vers 28-32 : « Si quelque prospérité apparaît chez les êtres humains, ce n’est jamais sans trouble. Un daimôn l’accomplira pleinement ce jour mais viendra le temps qui, frappant à l’improviste, à l’inverse de notre attente, nous donnera ceci, et pas cela ». Un daimôn et non « le destin » ou « la divinité » pour respecter le caractère indéterminé de l’intervention divine conforme à la multiplicité des dieux susceptibles d’agir sur le sort des humains sous le terme daimôn dans ce régime polythéiste (p. 96). Dans la VIIIe Pythique encore : « Le succès ne dépend pas des hommes. C’est un daimôn qui y pourvoit. Tantôt il élance et élève l’un, tantôt sa main rabaisse l’autre. Sache suivre ta voie en observant la mesure » (v. 75-78). Là encore, l’autrice résiste à la tentation, souvent sensible chez les traducteurs de rendre daimon par « la divinité » au lieu de garder l’indétermination qui renvoie à « une pluralité d’agents divins potentiels » (p. 102).

Le chapitre 4 aborde daimôn au théâtre. L’autrice note que la majorité des emplois du terme reste conforme à la tradition archaïque. Cependant, dans un certain nombre de cas, la notion de daimôn pointe vers l’idée de « sort » ou de « destinée ». Le chœur d’Œdipe-Roi de Sophocle devant Œdipe qui s’est lui-même aveuglé, s’écrie : « Quelle folie ô malheureux s’est abattue sur toi ? Quel daimôn a bondi du plus grand des bonds sur ta malheureuse part de vie ? » et plus loin : « quel acte terrible tu as commis ! Lequel des daimones t’a poussé ? ». À quoi Œdipe répond : « Apollon, c’est Apollon, mes amis, qui pousse à leur terme les terribles maux, les maux atroces qui m’accablent… Mais personne que moi‑même, malheureux n’a frappé de sa propre main ». La volonté vient du dieu, mais l’agent qui « a bondi » est le daimôn, qui est aussi la folie qui s’est abattue sur le malheureux. L’autrice propose de voir dans le jeu des termes de ce passage « les variations possibles sur le thème du daimôn, à la fois dieu de plein exercice (Apollon), puissance divine à l’œuvre parmi les hommes et, singulièrement dans leur esprit (l’agent de la mania), et la tonalité négative (dusdaimon) qui colore ici la part de vie (moira) allouée au héros à sa naissance… ». On est ici sur le chemin du daimôn-destin ; mais l’articulation entre action divine et intervention démonique reste indissoluble (p. 116-119). Œdipe est victime du même daimôn vengeur qui poursuit la famille d’Agamemnon et qui relève de la colère d’Apollon. Il émane de Zeus, dans la famille des Atrides mise en scène par Eschyle. Un daimôn qui conserve cependant, même dans la tragédie, une potentialité positive. Le chapitre sur la tragédie s’achève sur une citation d’Aristote qui propose une définition du daimonion : « n’est-ce pas ou bien un dieu ou bien l’action d’un dieu ? » qui semble répondre à la conclusion de bien des tragédies qui nous sont parvenues. Voici la forme que lui donne Euripide : « Nombreuses sont les formes des daimonia, et les dieux accomplissent beaucoup de choses inespérées. L’attendu n’arrive pas à son terme et la divinité trouve la voie de l’inattendu ». Il s’agit bien ici des interventions des dieux parmi les hommes, « polymorphes et inattendues » commente l’autrice qui nous introduit ici à une approche « émique » du polythéisme.

Au-delà des performances poétiques, daimonion a aussi une place dans la prose attique des Ve et IVe s. d’Hérodote à Thucydide, chez les orateurs et jusqu’à Platon, même si cette place est beaucoup plus réduite que dans la poésie. L’étymologie (daiomai, distribuer) en fait un agent qui répartit et distribue, intimement lié à l’alternance des biens et des maux dont il est susceptible d’être le vecteur. On se souvient de l’accusation de Mélétos contre Socrate, lui reprochant de vouloir introduire des daimones dans la cité, entités que Socrate lui-même désigne comme « des dieux ou des enfants de dieux » (p. 178-179) ; Isée, l’orateur, exhorte les juges « par les dieux et les daimones ». Les orateurs introduisent également l’expression « to daimonion » comme divin générique signalant une intervention du divin parmi les hommes.

Reste à examiner daimôn en contexte cultuel (chapitre 6). Selon Marcel Detienne, il n’était « défini ni par représentation figurée, ni par un mythe, ni par un rituel ». Pour lui, le daimôn « échappe à toute pensée cultuelle ». Dans quelques lamelles de Dodone cependant on trouve cette question posée au dieu par des consultants venus chercher une réponse : « Quel dieu, héros ou daimôn solliciter ? ». Il s’agit en effet pour le consultant d’identifier dans un premier temps l’interlocuteur divin auquel adresser prière, offrande sacrificielle ou vœu pour obtenir la réponse attendue. L ‘existence de ces quelques lamelles permet de poser que le daimôn était « potentiellement destinataire d’une démarche cultuelle » (p. 196). Cependant, au moment de passer à la réalisation de l’acte rituel, le destinataire de la démarche cultuelle doit obligatoirement être nommé, un nom propre s’impose. L’Agathos Daimôn est le seul daimôn nommément présent dans des contextes rituels.

Plusieurs documents (des graffitis, les fragments d’un vase, trois passages des comédies d’Aristophane) conduisent à admettre l’existence d’un « rituel de libation à Agathos daimôn dans le cadre d’un banquet au moins à partir de la période classique » (p. 229). Des libations associées au banquet, la première, serait destinée à l’Agathos daimôn, manifestation de Dionysos, sous la forme d’une libation de vin pur, et la dernière, à Zeus Sôtêr, libation de vin mêlé d’eau pour remercier le dieu de ses bienfaits tout en mettant les buveurs à l’abri de l’ivresse donnée par le vin pur, qui est synonyme de folie (mania).

En Grèce centrale et en Arcadie, plusieurs inscriptions et dédicaces font apparaître l’Agathos daimôn, ailleurs le daimôn Meilichios, ou l’Agathos theos comme bénéficiaires de la piété des dédicataires. À l’instar de Dionysos qui devient par le don du vin un Agathos theos, Zeus Meilichios peut amener la prospérité ou la purification des souillures.

Daimôn traduit l’ambivalence potentielle de l’action divine, mais il peut aussi désigner une puissance divine avec un nom, même s’il dénote l’ignorance des hommes face aux interventions divines. Daimôn est alors avant tout « la marque lexicale d’une action supra-humaine en train de s’accomplir, en laissant ceux qu’elle affecte dans l’ignorance de sa source » (p. 283) ou, pour parler comme Euripide : « Multiples sont les formes des actions divines ».

Ce livre, extrêmement riche et stimulant par la perspective de départ choisie : la notion de daimôn, et l’objectif poursuivi : approfondir la compréhension du système religieux du polythéisme grec, tient brillamment son objectif. Il prend toute sa place en même temps dans le courant actuel des recherches sur le polythéisme grec. La méthode choisie consiste à toujours partir d’un texte ou d’un document tel que : inscription, vase ou dédicace, ce qui donne vérité et précision en même temps que variété à l’exploration entreprise. Le déchiffrement des documents conduit à leurs rapprochements et recoupements en vue de construire la notion même de daimôn pour montrer les perspectives qu’elle offre sur le sens du polythéisme pour les Grecs de l’époque considérée. Il s’agit de nous rendre accessibles les représentations du monde supra-humain auxquelles il renvoie. La mention d’un daimôn signifie qu’une puissance divine est à l’œuvre, sans que les humains concernés sachent quelle est cette puissance. Le mot signale en même temps la capacité des dieux à agir parmi les hommes de façon imprévisible. C’est aussi la multiplicité des formes du divin et de ses modalités d’action que cette notion rend sensible. À l’aspect pluriel du polythéisme s’ajoutent les multiples formes des divinités perceptibles par le jeu de leurs épiclèses, et les associations des dieux entre eux et des réseaux qu’ils constituent. On suit la permanence de cette notion depuis la poésie archaïque jusqu’à la prose classique – mais aussi les divers avatars selon les divinités auxquelles elle est associée et dont elle révèle l’ambivalence fondamentale en tant qu’« agent distributeur des biens et des maux[1] ».

 

Louise Bruit Zaidman, Université Paris Cité , UMR 8210 – Anhima

Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 281-284

 

[1]. Si l’on s’intéresse à daimôn en contexte philosophique, on se reportera au colloque « Le daimôn, entre polythéisme et philosophie », organisé par Vinciane Pirenne-Delforge en collaboration avec Constantin Macris, au Collège de France, en juin 2025.