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À la réception de cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat de l’universté de Lille, et malgré son titre un peu obscur, nous avons pensé qu’il comblait une lacune. Parmi les cités du Nord de la Gaule, la ciuitas Morinorum est plutôt mal connue, souffrant d’un défaut spécifique, à savoir la quasi‑disparition de son chef‑lieu Thérouanne, rasé par Charles Quint. Après plus d’une décennie maintenant de recherches sur les cités de la Gaule et de leur mise au point institutionnelle, après les bilans archéologiques édités par Roger Hanoune[1], une « étude historique » arrivait à point nommé. Avant donc d’aborder les apports du volume recensé en matière d’archéologie, ayant pu bénéficier du développement des recherches préventives en France, il convient donc de faire le point sur les connaissances – au demeurant fort limitées – en matière d’histoire. D’emblée on se trouvera déçu. Si un exposé sur les actions de César dans la région a quelque consistance, et aussi dans une proportion moindre le réseau routier, l’histoire de la cité en elle-même et de sa capitale n’est décrite que brièvement et de manière approximative. La fondation de Thérouanne est reportée dans la partie archéologique. Par ailleurs, on aurait aimé un exposé, fût-il bref, sur la place de la ciuitas dans la province et sur les conditions de vie des Morins dans le cadre du statut de leur cité. En effet, la ciuitas fut, à un moment inconnu du Haut-Empire, élevée au rang envié de colonie latine. On le sait d’après une inscription de Nimègue[2]. Or en p. 234, on rencontre colonie romaine, ce qui est une faute de droit public romain. Ce qui signifie que l’auteur ignore la différence entre colonie latine et colonie romaine et ne saisit clairement pas ce que représente une colonie honoraire. Les rares fonctions et magistrats connus sont traités en moins d’une demi-page (41) sans essai de datation, sans commentaire onomastique malgré un rare cas de gentilice patronymique vrai. Si les prêtrises sont très succinctement citées, pas un mot n’est consacré aux cultes. Il faudra attendre la conclusion du volume pour apercevoir quelques éléments. Dans l’administration de la cité un seul pagus est connu, par Pline[3], le pagus Chersiacus. L’auteur adopte la correction de R. Delmaire en pagus Gesoriacus, une solution simple qui peut paraître évidente mais qui se heurte à l’attestation épigraphique indubitable du peuple de Cersiaci[4], recrutés en compagnie de Morini dans une troupe auxiliaire. Dans un exposé de carrière militaire, le terme était officiel, connu de la chancellerie impériale, et on ne peut l’évacuer d’un trait de plume. De surcroît, dans une étude historique, on attendrait une mention du recrutement des Morins dans les auxilia, alors que le terme même est absent du volume. Autre étonnement : aucune place n’est accordée au camp de la classis Britannica à Boulogne (mentionné en une ligne). Certes cette implantation est extérieure au peuple gaulois mais son importance, notamment au niveau social et économique de la cité, réclamait un aperçu et un essai d’intégration. Toujours au plan historique, l’évocation d’un élément essentiel de l’économie locale, à savoir les salines, et leur organisation demandaient un traitement un peu développé et non une demi-page où le nom du centurion honoré par les salinatores Morinorum[5] est écorché. L’aspect archéologique de la production de sel et de salaisons n’est pas davantage traité. Enfin toujours au chapitre économique pas de trace des oies de Morinie dont on nous raconte qu’elles allaient à pied à Rome[6]. Là aussi, en une demi-ligne, on en trouvera une allusion dans la conclusion. En réalité, si l’on s’intéresse ensuite à l’« étude archéologique » censée être « de la cité des Morins », on comprendra que seuls la capitale Thérouanne et le site de Marquise constituent la matière du volume, ce qui explique sans doute aussi toutes les lacunes relevées ci-dessus. En revanche, l’auteur propose une conclusion relativement étoffée qui surprend car, loin de correspondre au modèle classique d’un plan de livre ou de dissertation, la conclusion contient bien davantage d’élements que l’exposé lui‑même ; nous y reviendrons.

Deux chapitres donc représentent le cœur du livre. En ce qui concerne Marquise, situé sur la Slack, au nord-ouest de Boulogne, tout proche de la mer, les fouilles ont fait apparaître une zone orthogonale qui donne à penser à une centuriation. On y a découvert une zone « domestique » et une zone funéraire. L’hypothèse défendue serait que c’est le lieu d’installation de vétérans, bien que l’on n’ait jamais mentionné les recrutements locaux, bien qu’il n’y ait pas trace de militaria dans les tombes. Mais ce sont assurément des sépultures riches ayant contenu un superbe matériel de vaisselle de bronze, de sigillée et de strigiles, comportant des caveaux et des enclos de pierre. La bonne conservation permet d’aborder le traitement du défunt avant la crémation, crémation dont on a conservé un bûcher. Dans un autre site ce sont des tombes tardives qui ont été découvertes avec de véritables mausolées. L’auteur envisage qu’il pourrait s’agir des cavaliers dalmates du litus Saxonicum que le nom de Marcae/Marcis de la Notitia Dignitatum pourrait attribuer à Marquise. Mais ce n’est pas une opinion unanime. Par ailleurs il convient de faire ici mention du « mithraeum » supposé d’après un petit édifice à vocation sans doute religieuse des IVe et Ve siècles, mis au jour également à Marquise. La recherche dans les publications originales montre un plan rectangulaire sans trace des banquettes latérales typiques de ce type de temple ; malgré la présence d’un fragment de relief représentant un serpent et de traces d’un banquet de volailles, l’identification nous paraît fragile. Ce mithraeum est à peine mentionné car le bilan sur Marquise est celui des excavations récentes, sans remise en contexte des trouvailles anciennes : or elles étaient importantes (voir infra).

Thérouanne prend le relais et reçoit une analyse géologique et archéologique. Aucune trace d’un habitat laténien et pourtant l’auteur écrit p. 113 : « L’existence d’un centre urbain d’une certaine importance dès l’époque gauloise est à envisager en raison de l’élévation de la ville au rang de capitale de cité et de colonie honoraire mais également au regard du nom latin de Tarvenna qui n’indique ni une fondation augustéenne ni une fondation césarienne ». Le raisonnement est fautif sur plus d’un point. Tout d’abord, il suggère que la ville a été élevée au rang de chef-lieu, alors qu’elle a été créée pour être (et non devenir) une capitale de cité ; il pose que la « ville » a été élevée au rang de colonie alors que c’est la cité tout entière qui a connu cette promotion ; ensuite il accorde à la toponymie une valeur qu’elle ne possède pas car bien des villes romaines portent un nom celtique alors qu’elles ont été fondées par Auguste. On prendra l’exemple d’Atuatuca Tungrorum dont la fouille a montré le caratère de fondation ex nihilo sans habitat laténien préalable. On peut dire la même chose de bien d’autres sites, Bagacum par exemple. De surcroît l’auteur souligne que le toponyme même indique un gué sur la Lys par des voies « romaines ». Ce ne sont pas des monnaies gauloises qui fondent l’hypothèse car elles n’ont pas cette valeur de témoignage. Thérouanne a été fondée, comme l’auteur l’écrit plus haut, entre 16 et 12 a.C. et constitue bien une fondation d’époque augustéenne, sans intervention directe de l’empereur et sans doute dans un lieu choisi par les élites de Morinie elles-mêmes.

La ville a fait l’objet de nombreuses opérations d’archéologie préventive qui ont amélioré notre connaissance de la ville. Mais, en l’absence de fouille programmée systématique, le caractère morcelé des informations nuit à une compréhension générale de l’urbanisme. On pense avoir localisé le forum mais c’est une zone et non un monument ; bien des trouvailles montrent l’existence ancienne de bâtiments publics, comme des marbres remarquables, des enduits peints, des fragments de colonne mais rien de précis ne peut être avancé. Le tracé des rues et des routes est partiellement reconnu et les environs ont livré des nécropoles qui balisent le bâti, ainsi que des établissements d’artisanat (poterie, tabletterie, verre, pierre). La trame urbaine reste mal connue et aucun plan d’ensemble clair ne peut être dressé. Il a dû exister un port sur l’affluent de la Lys, la Petite Lys, mais les restes sont peu explicites. En fait le centre‑ville est très difficile a étudier, et le restera même en présence de fouilles plus complètes, en raison des énormes bouleversments que la zone a connus lors des aménagements postérieurs à l’époque romaine.

Des annexes complètent la Carte archéologique du Pas-de-Calais (62) pour les sites de Marquise et Thérouanne. Les informations contenues dans ces pages sont difficiles à intégrer au continuum du texte du livre.

En fin de volume une conclusion générale beaucoup trop large, nous l’avons déjà écrit, contient un exposé de données essentielles, sur le thème de la « romanisation » des Morins. L’auteur y souligne que, malgré les lacunes importantes de notre documentation, il est possible d’apprécier la transformation institutionnelle, religieuse, quotidienne, linguistique des Morins intégrés dans l’Empire romain. Il montre l’influence romaine sur les usages et rituels funéraires, le volume des importations et des exportations, l’évolution des pratiques d’élevage et d’alimentation… Mais toujours aucune trace de la production et du commerce du sel et salaisons, ce qui n’est guère compréhensible, d’autant que la documentation, nous l’avons vu ci‑dessus, montre une administration de type romain bien explicite. Aucune trace non plus des apports et contraintes de l’armée sinon très localement à Marquise. Rien sur l’importance de Boulogne, ni des autres sites de la ciuitas, comme Étaples par exemple. On regrettera aussi un traitement minimal et approximatif des faibles connaissances en matière religieuse. Une seule inscription[7] de Marquise, mal comprise. Les Suleviae Iunones n’ont rien à voir avec l’épouse de Jupiter. Lequel Jupiter, honoré à Halinghen[8], n’est pas rappelé. Et si, réellement, un mithraeum se trouvait à Marquise, il fallait développer et non réduire la question de l’absence de diffusion de Mithra en Gaule Belgique. Peut-être a-t-on des indices d’un sanctuaire à Marquise, l’hypothèse n’est pas évoquée malgré la découverte ancienne et perdue de plusieurs autels, celle d’une pierre « à quatre dieux », de statuettes, mais aussi de reliefs dans le village voisin. Seule une brève liste de trouvailles se trouve dans l’annexe 2 (p. 302), sans aucun commentaire de synthèse. Aucune allusion au culte impérial pourtant attesté par ses prêtres.

On comprendra ainsi que nous sommes loin de l’ « étude complète de la cité » qui est annoncée en quatrième de couverture. Certes un bilan, même morcelé, des connaissances sur Thérouanne est bienvenu vu les caractéristiques lamentables de son histoire. Mais la partie historique de la ciuitas est largement minorée et le lecteur restera sur sa faim.

 

Marie-Thérèse Raepsaet-Charlier, Université Libre de Bruxelles

Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 273-276

 

[1]. Les villes romaines du Nord de la Gaule. Vingt ans de recherches nouvelles, Villeneuve d’Ascq 2007.

[2]. CIL, XIII, 8727.

[3]. HN, IV, 106.

[4]. AE, 1972, 148.

[5]. CIL, XI, 390.

[6]. Pline, HN, X, 27, 2.

[7]. CIL, XIII, 3561.

[8]. CIL, XIII, 3563.