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L’ouvrage est le produit d’un colloque international, organisé par J. Bothorel et Fr. Hurlet, qui s’est tenu à Paris du 23 au 25 mai 2022.

Il explore les usages et les finalités du tirage au sort dans les mondes grec et romain, de la période archaïque aux premiers siècles de notre ère.

L’introduction présente brièvement le cadre historiographique – monde grec et monde romain – et les travaux de sociologie politique dans lesquels se sont déployées ces dernières décennies les études sur le tirage au sort dans l’Antiquité, pour justifier le « décentrement par rapport au précédent de la démocratie athénienne » proposé ici et dans lequel le tirage au sort dans le monde romain occupe la première place. Sont ensuite exposés les principes méthodologiques qui ont présidé à l’élaboration du recueil et la place accordée à la dimension religieuse du tirage au sort, dans le monde gréco-romain.

Seize contributions sont réunies en quatre axes thématiques : « Le tirage au sort, une procédure commune dans le monde antique », « Les usages institutionnels et politiques du tirage au sort à Rome », « Le tirage au sort dans le droit et les procédures administratives à Rome et dans l’empire romain » et enfin « Tirage au sort, religion et divination à Rome et dans le monde romain ». Suivent une conclusion écrite par le politologue Y. Sintomer sur la place de Rome dans l’histoire du tirage au sort selon une perspective de sociologie historique et, en annexe, deux contributions, l’une sur les liens entre alea et pouvoir, l’autre sur la place du tirage au sort dans les jeux dans le monde gréco-romain. L’ensemble est complété par un index des sources anciennes et par un index des noms de personnes et de lieux.

Si le titre annonce une étude sur le temps long, la part dévolue aux études sur la Grèce ne concerne que trois articles, celui de I. Malkin et de J. Block (« Le tirage au sort dans le monde grec antique », p. 21-34) dans la première partie, celui de M. Lesgourgues (« Le tirage au sort dans les pratiques divinatoires grecques. Usages attestés et pratiques historiographiques », p. 265‑276) dans la quatrième. Chr. Lundgreen propose quant à lui une étude qui englobe les deux périodes (« Le tirage au sort dans la culture politique des mondes grec et romain », p. 35-60), dans la première partie. L’ouvrage est donc résolument centré sur le cas romain et constitue à ce titre une avancée historiographique notable. La diversité et la complémentarité des champs d’investigation permettent de dresser un riche tableau du recours à la sortitio, notamment dans les domaines politique et religieux.

N’étant pas spécialiste d’histoire romaine, je concentrerai mon propos sur les contributions qui concernent exclusivement le monde grec.

Celle d’I. Malkin et de J. Blok, présentée comme une « avant-première » résumée de leur ouvrage publié en 2024, Drawing Lots : From Egalitarianism to Democracy in Ancient Greece, se propose d’analyser le paysage mental dans lequel le tirage au sort a pu se développer dès l’époque homérique pour devenir une pratique essentielle de la démocratie athénienne. I. M. distingue le tirage au sort distributif, pratique « originelle » dans laquelle s’ancrent les autres catégories : tirage au sort sélectif, pour choisir des personnes pour des missions particulières, le tirage au sort « procédural » pour assurer la rotation de fonctions ou de positions, le tirage au sort pour « homogénéiser » la population des colonies et enfin, à part, le tirage au sort divinatoire.

Selon I. M., la société archaïque est animée d’un « état d’esprit du tirage au sort » qui évolue vers une « forme d’idéologie » avec la démocratie. Ainsi, le tirage au sort émerge dans une société horizontale qui repose sur l’identification – et la constitution – de groupes de pairs qui peuvent prétendre à une égalité des chances, mais dont d’autres sont exclus. L’égalitarisme mis en œuvre ne peut en ce sens être qualifié de démocratique. À l’encontre de certaines thèses (e. g. H. M. Hansen, La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène), l’auteur réintroduit une composante religieuse dans le tirage au sort.

Le rôle des dieux ne répond pas à une hiérarchie verticale descendante sur cette société horizontale qui s’organise entre isoi kai homoioi en corps homogènes mais différents selon les finalités. Ils ne prennent pas de décision mais président aux opérations de tirage au sort en validant les résultats qui garantissent l’autorité réciproque consentie.

Dans la seconde partie de cette contribution, J. B. examine les spécificités du recours au tirage au sort dans la gestion des cités de l’époque classique. Il ne s’agit plus de tirages au sort ponctuels et isolés mais de procédures de sélection qui en structurent tout le fonctionnement. Ainsi, il s’agirait d’un tirage au sort plutôt « procédural », qui répartirait de façon égalitaire des fonctions inégalitaires. L’état d’esprit d’égalité est ainsi battu en brèche puisque s’instaure une hiérarchie entre les types de fonctions attribuées, alors que le tirage au sort s’est effectué entre des citoyens ayant une chance égale d’« éligibilité ». Sa nature temporaire, liée à la rotation des charges, l’éloigne radicalement de l’essence du tirage au sort originel où les bénéficiaires conservaient définitivement leur part.

Le tirage au sort mis en œuvre dans le cadre de la démocratie serait dès lors bien plus inégalitaire qu’il ne le fut à l’époque archaïque, ce qui vient à l’appui de la thèse, présentée comme novatrice et qui sous-tend l’ensemble de l’ouvrage, selon laquelle le tirage au sort n’est pas démocratique par essence. C’est oublier que cette discussion a été menée dans un ouvrage[1] qui interrogeait, sans présupposer de leur lien intrinsèque, la relation entre le tirage au sort et la démocratie dans une perspective trans-historique. Il en ressortait que cette pratique a été utilisée au fil du temps dans tous types de gouvernements, couplée ou non à des procédures électives, à des fins parfois « égalitaristes » (au sein de groupes de pairs ou non) avec, dans la plupart des cas, une finalité de pacification sociale. La continuité des pratiques de tirage au sort, à la basse époque hellénistique et jusqu’à l’époque impériale, au moyen d’outils dits de la démocratie radicale, les klèrôtèria, montre bien que cette procédure a perduré au-delà de la démocratie, comme du reste elle a existé dès les temps homériques. Le tirage au sort n’est pas une invention de la démocratie athénienne mais son utilisation à très grande échelle est bien la marque de ce type de gouvernement. S’il a pu, selon J. B. devenir le moyen par excellence d’autogestion de la cité, c’est qu’il s’est enraciné dans un terreau culturel assimilé y compris par ses détracteurs.

En écho à l’axe de réflexion qui parcourt l’ensemble de l’ouvrage, tout au moins pour le monde grec, Chr. Lundgreen, dans sa contribution « Le tirage au sort dans la culture politique des mondes grec et romain » s’attache à déconstruire ce qu’il considère comme des topoi dans les études sur cette pratique : la nature essentiellement démocratique du tirage au sort et sa dimension religieuse. Pour ce faire, il interroge, dans un premier temps, les textes de Pseudo-Xénophon, Platon et Aristote, et dans un second temps, l’œuvre de Tite-Live à propos du tirage au sort sous la République. Selon Chr. L., chez les penseurs grecs, la critique du tirage au sort ne vise pas tant le procédé lui-même que le groupe au sein duquel il est opéré, considéré comme trop large, puisqu’il comprend l’ensemble du corps civique. Il fait remarquer que de ce point de vue, élection et tirage au sort ne présentent qu’une différence formelle, position qu’il conviendrait de nuancer en distinguant le vote décisionnel, accessible à tous les citoyens au sein de l’Assemblée, du vote de désignation, qu’est l’élection proprement dite.

Les analyses portent sur l’importance numérique mais aussi sur la composition sociale et/ou culturelle des différents groupes qui peuvent participer au gouvernement de la cité : monde des pauvres (οἱ πένητες) pour Pseudo-Xénophon (I, 1-4), monde des citoyens riches ou éduqués qui se voient attribuer des charges en fonction de leur fortune, dans le régime oligarchique, ou de leur niveau d’éducation, dans le régime aristocratique pour Aristote, Rhétorique, I 8 (1365b 30-34).

Pour servir son propos, Chr. L. considère que l’on a accordé trop de crédit à la célèbre phrase d’Aristote « on tient pour démocratique le fait que les fonctions du gouvernement soient tirées au sort, pour oligarchiques qu’elles soient électives » (Politique, IV, 9-10, trad. A. Francotte, La Pléiade) au motif qu’elle établit une équivalence abusive entre tirage au sort et démocratie. Avec A. Macé, nous pensons « qu’il faut plutôt voir là une affaire de proportion qu’une stricte alternative » (Tirage au sort et démocratie, p. 82) : le fonctionnement de la démocratie du Ve s. et plus tard, de la démocratie dite radicale, repose bien sur une combinaison raisonnée des charges attribuées par le sort et des charges électives, prenant en compte le critère de la légitimité et de la compétence. Chr. L. admet cependant que le tirage au sort permet de sélectionner « un éventail plus large de personnes » que l’élection, dont les résultats peuvent être influencés par la notoriété et l’expertise des candidats. C’est bien sur ce principe que repose l’idéologie démocratique : l’extension à l’ensemble des citoyens de la possibilité de participer à la vie publique. Il n’en reste pas moins, en effet, comme cela a déjà été dit ailleurs, que la nature, la composition et la taille des groupes au sein desquels il est utilisé en détermine, ou non, le caractère démocratique. Dans le développement sur le tirage au sort sous la République romaine, Chr. L. remet en question sa composante religieuse en soulignant que, si les résultats avaient été interprétés comme une réponse divine, ils n’auraient pas pu faire l’objet de certains « aménagements » rapportés par les sources. Chr. L. en conclut que le « noyau analytique » du tirage au sort réside dans la décharge des responsabilités individuelles et dans l’adhésion à une égalité de principe, tant dans le monde grec que dans le monde romain.

Le lien entre tirage au sort et rites religieux est examiné également dans une contribution de M. Lesgourgues, « Le tirage au sort dans les pratiques divinatoires grecques. Usages attestés et pratiques historiographiques. » (p. 265‑276) curieusement insérée dans la quatrième partie de l’ouvrage intitulée « Tirage au sort, religion et divination à Rome et dans le monde romain ». Cet excursus du côté de la Grèce est une analyse historiographique fort intéressante de la notion de cléromancie. L’auteur montre comment cette construction s’est opérée en trοis temps. Avec le De divinatione de Cicéron, apparaît le concept de divination par les sortes, qui ne s’appuie que sur le rite oraculaire du sanctuaire de Préneste, dans lequel le hasard n’intervient pas. Dans le sillage de P. Bonnechere, M. L. conteste l’interprétation qui a pu être faite par ailleurs, à partir du texte de Cicéron, des sortes utilisés dans le sanctuaire de Dodone comme outils cléromantiques. Parce que ces fameuses lamelles comportent des questions et non des réponses, cette hypothèse relève selon lui de l’« acrobatie intellectuelle ».

La deuxième étape est la création d’un néologisme forgé au XVIIe s. par le savant néerlandais A. Van Dale, la κληρομαντεία, terme qui n’est pas attesté par les sources antiques. Forgé à partir de la traduction latine par oraculi sortes du substantif μαντεία utilisé par Pausanias dans son témoignage sur l’oracle d’Héraclès à Bourra en Achaïe (Périégèse, VII, 27), il assimile dans une même dénomination les deux « paradigmes gestuels » différents que sont le retrait des sortes par une main innocente et le jet d’objets, notamment les ἀστράγαλοι, en raison de la similarité des objets utilisés. Cette confusion entre tirage au sort et astragalomancie est relayée au XIXe s. par le savant allemand Chr. Lobeck avec la notion de thriobolie à Delphes, reposant sur le nom donné aux jetons mantiques, les thries, dénomination inspirée des Thriai, les trois nymphes qui habitaient le Parnasse (Philochore, cité par Zénobios).

Enfin, la troisième étape est marquée par l’abandon du latin et du grec au profit des langues vernaculaires dans la recherche au XIXe s., notamment française, qui nécessite à ce moment-là, selon M. L. « de reconstextualiser la cléromancie pour la sauver ». Dans son Histoire de la divination dans l’Antiquité, inscrite dans le courant positiviste, A. Bouché-Leclerq, sans questionner le terme même de cléromancie, distingue dans cette pratique deux grandes catégories, la divination intuitive et la divination inductive qui interprète les signes, qu’il divise à son tour en huit sous-catégories, sans parvenir à une classification rigoureuse et dans laquelle la cléromancie est envisagée selon le principe abstrait de « Providence, entrevue sous la forme indécise du hasard ». Le tirage au sort se trouve alors englobé dans un ensemble de pratiques, la cléromancie, alors que toutes n’y ont pas recours.

Dans son étude parue en 1950[2], P. Amandry défend l’idée que la « cléromancie » était une pratique courante dans le sanctuaire de Pythô, accordant ainsi une place de première importance au tirage au sort.

Il distingue trois paradigmes gestuels : le lancer, le secouement d’un récipient et l’extraction humaine d’un sort d’un récipient aveugle. M. L. pointe la faiblesse de l’interprétation de cette dernière pratique, résultant d’une argumentation circulaire insuffisamment étayée par les sources. Le tirage au sort mentionné dans le décret de l’orgas sacré (IG II2 204), au moyen d’une hydrie d’or et d’une hydrie d’argent, ne relève pas de la pratique mantique mais serait plutôt un instrument politique. Cette contribution convaincante montre comment on a pu construire peu à peu une histoire de la cléromancie, dans laquelle on a voulu à toute force faire entrer le tirage au sort, dans une tentative de reconstruction anachronique qui projette sur une pratique ancienne mal connue des horizons d’attente contemporains.

Bien que nous ne soyons pas en mesure d’apprécier dans le détail les apports des contributions sur le cas romain, cet ouvrage nous paraît offrir un riche bilan des applications du tirage au sort dans les mondes grec et romain, dont la diversité explique sans doute une organisation thématique un peu lâche.

Un certain nombre de contributions sont à lire dans le prolongement d’études réunies dans Tirage au sort et démocratie cité plus haut, non seulement pour la question de la matérialité du tirage au sort en Grèce et à Rome, mais aussi pour l’analyse de cette pratique chez les penseurs grecs et au-delà, chez Thomas d’Aquin. On déplore par ailleurs que certains auteurs n’aient pas pris en compte la bibliographie afférente à leur objet d’étude – les travaux d’A. Macé pour Chr. Lundgreen entre autres – et qu’il soit nécessaire, pour la contribution d’I. Malkin et de J. Block, de se reporter aux notes de leur ouvrage paru ultérieurement (voir supra).

Malgré ces réserves, cet ouvrage fera date dans l’historiographie du tirage au sort, notamment pour le monde romain : montrer combien il est parfois difficile d’en appréhender la signification n’est pas le moindre de ses mérites.

 

Liliane López-Rabatel, MOM Lyon, UAR 3155 – IRAA

Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 241-245

 

[1]. Tirage au sort et démocratie. Histoire, instruments, théories, L. López-Rabatel, Y. Sintomer éd., Issy-les-Moulineaux 2019.

[2]. La mantique apollinienne à Delphes : essai sur le fonctionnement de l’oracle, Paris 1950.