Ce volume est le fruit d’une recherche collaborative conduite par des chercheurs du Centre tourangeau d’histoire et d’études des sources (CeTHIS, université de Tours, EA 6298) et du Centre Jean Bérard de Naples, qui s’est agrégée à une recherche postdoctorale de Luigi Finocchieti et s’est conclue par une journée d’étude en décembre 2015[1]. Cette rencontre, organisée à l’université François-Rabelais de Tours, a donné lieu à plusieurs communications centrées sur la question de la périphérie urbaine en Italie méridionale. Cinq articles en sont ici le reflet au travers d’études de cas, complétés par deux contributions introductives et un bilan portant sur Rome, l’Urbs. L’ensemble relève d’une approche pluridisciplinaire mêlant archéologie, études topographiques et sources textuelles. Il s’inscrit en outre dans le prolongement de plusieurs colloques récents, qui concernent souvent une aire géographique plus vaste et illustrent la vitalité de la recherche française dans ce domaine[2]. Toutes ces enquêtes concluent à la nécessité d’étudier conjointement et systématiquement la ville et sa périphérie, comme deux composantes étroitement liées d’un même système.
L’ouvrage gagne aussi à examiner cette thématique dans la diachronie, avec un intervalle chronologique allant du VIIIe s. av. J.-C. au Ier s. apr. J.-C., qui permet de mesurer de place en place certaines évolutions. L’espace géographique pris en compte a par ailleurs été peu traité jusque-là sous cet angle, avec cette singularité qu’il est à l’époque considérée peuplé de populations composites, italiques, grecques, étrusques et romaines, et constitue de fait un champ d’exploration à valeur heuristique.
Dans l’introduction, les trois éditeurs, Luigi Finocchietti, Natacha Lubtchansky et Claude Pouzadoux, posent les termes de la discussion en rappelant le caractère vague et discuté des termes grec – proasteion – et latin – suburbium – qui désignent parfois dans les sources textuelles les périphéries urbaines, à l’interface entre tissu aggloméré et territoire rural environnant. En se fondant sur les données archéologiques récentes, ils y ajoutent une analyse des principaux acquis des études rassemblées dans l’ouvrage, tout en fournissant des réflexions et des repères bibliographiques complémentaires illustrant la variété des situations entre Rome, l’Urbs, et les villes de fondation grecque ou étrusco-italique.
Les deux bilans qui suivent servent de points d’accroche complémentaires. Rosa Plana-Mallart offre au lecteur son point de vue sur la ville et ses marges dans la Méditerranée grecque antique, cadre élargi qui lui permet de compenser les relatives faiblesses de la documentation archéologique. Elle insiste sur l’évidente complémentarité qui existe entre la ville, le plus souvent définie par son enceinte, et la périphérie, revient sur le mot « proasteion », que l’on pourrait traduire par « devant la ville », synonyme de périurbain, et évoque les formes de l’occupation de cet espace composite. Le long des voies d’accès, des sanctuaires constituent parfois une véritable ceinture sacrée, qu’accompagnent les nécropoles, mais aussi des ateliers de production de céramiques, des activités agricoles et des zones de rejets. Manuel Royo traite quant à lui de l’évolution de la périphérie urbaine de la capitale de l’Empire, Rome, entre la fin de la République et l’époque impériale, quand la ville s’agrandit en empiétant sur son suburbium, voire en englobe de vastes secteurs lorsque l’enceinte aurélienne est édifiée à la fin du IIIe s. apr. J.-C. Il recense les principales sources textuelles en la matière, souligne les imprécisions de la terminologie antique, qui témoignent de la difficulté qu’avaient les auteurs à définir ces marges, et fournit une abondante bibliographie permettant au lecteur de compléter aisément son propos. On notera aussi, dans ce cas, l’intéressante utilisation qui est faite de la documentation planimétrique réunie dans l’Atlante di Roma antica, publié en 2012 sous la direction d’Andrea Carandini.
Suit une étude de la périphérie urbaine de Poseidonia-Paestum, du temps de la ville grecque à la colonie latine, par Serena De Caro, mais qui concerne toutefois principalement la première. L’auteure, partant de fouilles récentes menées sur la portion orientale de l’enceinte, reprend ici l’ensemble de la documentation archéologique liée aux limites de la ville et en conclut que celles-ci sont déjà établies dès le VIe s. av. J.-C et matérialisées ensuite de manière plus ferme par l’enceinte de la seconde moitié du IVe s. av. J.-C. Surtout, ces limites paraissent bien, à l’est, au sud comme à l’ouest, matérialisées par une « ceinture sacrée », avec des lieux de culte prenant la forme d’édifices, d’édicules ou de dépôts votifs. Le nord, en revanche, semble principalement réservé aux espaces funéraires. Cet article est utilement complété par le suivant dans lequel Airton Pollini traite, en miroir, des « faubourgs » de cette même ville, en se restreignant toutefois aux VIe-Ve s. av. J.-C. Il met en évidence plusieurs petits sanctuaires localisés en limite du territoire de la cité, parfois en lien avec des activités artisanales, ainsi que des espaces funéraires
Flore Lerosier propose à la suite un premier bilan sur la périphérie de la ville de Naples-Neapolis, qu’elle débute par une revue historiographique, avant de reprendre les données archéologiques principalement pour les VIe-IIIe s. av. J.-C. Disposés à la façon d’une couronne autour de la ville, les sites périurbains dessinent ici un paysage composite associant le port localisé hors les murs, tout comme la majorité des ateliers artisanaux, le sanctuaire de la Sirène Parthénope, divinité poliade, associé à un atelier, et bien sûr les nécropoles. L’agglomération de Parthénope-Paleopolis, située au sud, correspond indubitablement à un second pôle urbain, disjoint du précédent et constituant de fait un cas tout à fait singulier.
C’est au tour de la ville de Pontecagnano d’être examinée par Amedeo Rossi et Carmine Pellegrino sur un temps long allant des phases étrusque et samnite à, plus brièvement, la période romaine, avec une périphérie urbaine qui inclut espaces sacrés et nécropoles, dont on peut mesurer le développement topographique. Il faut y ajouter, pour le IVe s. av. J.-C., une opération de cadastration rurale et donc de mise en valeur des terres qui matérialise de manière planimétrique les activités agricoles qui caractérisent évidemment aussi les abords des villes.
Le volume se referme sur une contribution de Bastien Lemaire consacrée au cas « exemplaire » de Pompéi, entre 80 av. et 79 apr. J.-C. Il y propose à son tour un bref bilan historiographique sur la notion de ce qu’est le « périurbain » à l’époque romaine, et souligne ensuite la rareté des informations concernant les terrains proches de l’agglomération, en dehors des espaces funéraires. Il parvient toutefois à mettre en évidence un espace “pomérial” laissé libre de bâti le long de la face interne de l’enceinte et note aussi, à juste titre, que la ville peut aussi inclure en son sein des activités artisanales polluantes ou à risque, ou encore des clos de vigne et des jardins, qu’on considère traditionnellement comme plutôt localisées extra muros. Enfin, il identifie, structuré par le réseau viaire, un enchevêtrement d’espaces publics et privés, caractérisé par des thermes suburbains, des monuments et des espaces funéraires, des villae suburbaines ou encore le plus grand atelier de production d’objets en métal connu à Pompéi.
Cette étude exploratoire nous offre de nouveaux précieux jalons qui enrichissent la réflexion sur les espaces périurbains antiques, et trouvent d’ailleurs de multiples points de comparaison avec ce que l’on observe dans les villes de l’Empire romain. Ces zones de transition combinent, de manière presque systématique, de multiples fonctions agricoles, artisanales et commerciales, funéraires et religieuses, qui dessinent un paysage diversifié, multipolaire, dynamique et aussi évolutif dès lors qu’on les examine dans le temps long. Leur examen permet de développer une approche plus intégrée des villes antiques, qui ne se limite plus aux seuls centres urbains mais incluent pleinement leurs marges.
Martial Monteil, Nantes Université – UMR 6566 CReAAH-LARA
Publié en ligne le 17 juillet 2026.
[1] L’ouvrage est également disponible sur OpenEdition Books,en mode freemium : https://books.openedition.org/pcjb/8941
[2] Signalons quelques jalons principaux, sans prétendre à l’exhaustivité : M.-C. Bellarte, R. Plana-Mallart dir., Le paysage périurbain en Méditerranée occidentale pendant la Protohistoire et l’Antiquité, Actes du colloque international de Tarragone, 6-8 mai 2009, Tarragone 2012 ; P. Darcque, R. Étienne, A.-M. Guimier-Sorbets dir., Proasteion. Recherches sur le périurbain dans le monde grec, Paris 2013 ; H. Ménard, R. Plana-Mallart dir., Espaces urbains et périurbains dans le monde méditerranéen antique, Montpellier 2015 ; S. Bouffier, C.-I. Brelot, D. Menjot dir., Aux marges de la ville. Paysages, sociétés, représentations, Actes du colloque de Lyon, 5-7 mai 2001, Paris 2015.
