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Après des années de recherche sur les cultes d’Ostie et de Portus, Françoise Van Haeperen propose une synthèse sur la vie religieuse de la cité portuaire. Construite à partir des articles scientifiques et du corpus des lieux de culte de la cité qu’elle a publiés, l’autrice présente un discours accessible à un plus large public que les seuls spécialistes du port de Rome, en allégeant les références bibliographiques et en renvoyant systématiquement à ses travaux pour tout approfondissement. Le propos n’en reste pas moins riche d’une remarquable érudition qui se retrouve dans l’ensemble de l’ouvrage. Ce dernier est divisé en quatre chapitres, dont les deux premiers sur les cultes publics et privés forment le cœur de l’ouvrage.

Le premier chapitre met en lumière l’organisation de la vie religieuse publique à travers la répartition des lieux de culte, la composition du panthéon, la hiérarchisation des prêtrises et l’organisation du calendrier. L’ouvrage offre une lecture fine de l’évolution des cultes civiques, en considérant le rôle spécifique de la cité en tant que port de Rome, d’abord militaire puis principalement annonaire. L’étude conjointe des données archéologiques et épigraphiques permet d’envisager dans un premier temps l’évolution des sanctuaires de l’époque républicaine aux différentes phases édilitaires de la période impériale à Ostie et à Portus. Ainsi, l’autrice éclaire les choix qui président à la constitution du panthéon public en nuançant l’opposition, souvent catégorique dans l’historiographie, entre ancestralité et extranéité des divinités civiques. En effet, l’approche est centrée sur une perception romaine des cultes, rejetant les catégories modernes, comme l’illustre le choix du verbe « honorer » pour les titres de parties. L’action religieuse repose sur le principe d’honneurs rendus aux dieux, comme les premiers des citoyens. Cette nuance s’apprécie particulièrement pour l’étude des cultes dits « impériaux ». Enfin, les sanctuaires et les dieux sont mis en perspective avec les acteurs rituels et les fêtes qui rythment la vie municipale. À cette occasion, une relecture convaincante des fastes d’Ostie est proposée. À côté d’un rôle assuré d’auto-représentation civique, l’autrice met en avant une liste rétrospective des actions religieuses. Cette liste permettait d’établir à la fin de chaque année un état des relations entre les citoyens et leurs dieux, afin de guider les vœux de l’année à venir.

Le second chapitre aborde les sacra privata et les dévotions hors du cadre juridique public. L’objectif de cette partie n’est pas d’exposer, d’après le modèle historiographique traditionnel, l’opposition stricte entre les cultes civiques et les dévotions privées. Au contraire, l’autrice propose de comprendre les interactions entre les deux sphères ainsi que la perméabilité qui en découle. Une grande partie de l’exposé est consacré aux cultes associatifs, exceptionnellement bien documentés à Ostie, contrairement au corpus restreint des indices liés aux cultes domestiques et dévotions individuelles, abordés brièvement dans un second temps. Les nombreuses chapelles, leur situation topographique dans la cité, la mention épigraphique des collèges, ou les indices matériels et textuels permettent de dresser une vision dynamique de la vie associative, du collège officiel à la communauté de voisinage. Cette cohabitation des cultes publics et privés est particulièrement probante pour les associations formées autour d’un groupe ethnique, à Ostie par le caractère monothéiste des cultes juifs, à Portus par des communautés phénicienne et alexandrine composées d’individus de passage ou en lien marqué avec leur patrie d’origine. Un développement stimulant est également proposé concernant les mithraea ostiens. Par un réexamen précis de la distribution des chapelles à travers la ville et de leur contexte archéologique, l’autrice réfute l’idée selon laquelle ces lieux de culte seraient des chapelles de quartiers ouvertes à tout dévot en quête d’une initiation, et démontre, à l’opposé du prosélytisme attendu, leur appartenance à des communautés professionnelles restreintes, qui ont choisi Mithra pour patronner leur activité.

Le troisième chapitre, plus court, illustre la diversité des groupes qui interviennent dans la vie religieuse d’une cité. Le discours se focalise sur les troupes militaires stationnées dans le port de Rome et leur action cultuelle, à travers les dévotions de l’ensemble de l’unité, d’associations militaires ou de soldats à titre individuel. L’examen de plusieurs sanctuaires, notamment la chapelle de la caserne des vigiles, et des inscriptions dédicatoires ou votives, souligne que les militaires agissent dans un cadre inhérent à leur fonction, aussi bien dans le choix des dieux honorés que des lieux de culte fréquentés.

Le dernier chapitre envisage la fin des cultes païens et la période de coexistence avec le christianisme. Pour sortir d’une historiographie qui définit les relations entre païens et chrétiens en termes de confrontation, l’autrice commence par dresser un panorama contrasté du paysage religieux tardif. D’une part, l’examen des lieux de cultes polythéistes permet d’apprécier une persistance des cultes publics au cours des IIIe et IVe s. apr. J.-C., malgré un arrêt des programmes édilitaires, propre à l’ensemble de l’empire. En revanche, la crise économique touche un grand nombre de communautés professionnelles qui abandonnent en même temps que leurs activités, leurs chapelles et leurs dieux patrons. D’autre part, le développement des lieux de culte chrétiens ne s’affirme que progressivement, leur emplacement se limitant à des espaces périphériques. Dès lors, la persistance des cultes païens à l’échelle de la cité et l’émergence modérée de la communauté chrétienne invitent à nuancer la crispation entre les citoyens. De plus, les vestiges liés à l’abandon des temples, souvent présenté comme une phase de destruction systématique menée par les chrétiens, s’avèrent en réalité complexes à interpréter et les actes violents ou de mutilation à l’encontre de ces édifices semblent minoritaires.

Françoise Van Haeperen propose une synthèse d’une grande qualité, qui allie ses avancées scientifiques sur Ostie et Portus, à des hypothèses novatrices qui dépassent le cadre de la cité portuaire, comme à titre d’exemple la réinterprétation convaincante du rôle civique attribué aux augustales, en tant qu’éditeurs des ludi augustales, ou encore le rejet de l’identification traditionnelle des archigalles à des eunuques. La mise en perspective de l’ensemble des dossiers, avec une organisation du propos en fonction des catégories qui font sens dans le monde romain, constitue l’intérêt majeur de l’ouvrage. En effet, grâce aux notions centrales de cohabitation, d’interaction, d’ancestralité ou d’extranéité des cultes, le paysage religieux qui se construit au fur et à mesure des parties est bien éloigné de celui de la religion moribonde d’époque impériale décrite par l’historiographie traditionnelle. Les cultes des dieux ancestraux ne sont pas abandonnés au profit du « culte impérial », qui serait un simple cérémoniel politique, ou des « cultes orientaux », qui offriraient un salut pour des populations en quête d’absolu. La vie religieuse du port de Rome apparaît au contraire dans toute sa vitalité, des grandes cérémonies publiques aux dévotions privées. Chaque communauté, de la famille à la cité, cherche, par les honneurs rendus à ses dieux, à construire son identité, entre auto-représentation et adhésion au modèle civique. Dès lors, les notions centrales de l’ouvrage, interaction et cohabitation, éclairent les limites des critiques faites à l’égard de la « polis-religion » et ouvrent au lecteur la variété des possibles permise par la vie religieuse d’une cité en régime polythéiste.

 

Marin Mauger, Université de Bretagne Occidentale, Histoire (CRBC)

Publié en ligne le 29 janvier 2021