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L’éditrice de ce volume, Suzanne Amigues (dorénavant A.) a déjà bien mérité de Théophraste, puisqu’elle a édité les Recherches sur les plantes (1988-2006), les Causes des phénomènes végétaux (2012-2017), enfin Les pierres (2018). Elle édite aujourd’hui deux opuscules en un volume : les Vents sont une œuvre de la maturité de Théophraste, et les Signes du temps, d’après A., et malgré des doutes exprimés ici ou là au cours de l’histoire du texte, serait également de notre auteur, mais peut-être une œuvre de jeunesse.

L’un et l’autre opuscule ont fait l’objet d’une édition critique assez récente : le De signis avait été édité par D. Sider et C. W. Brunschön[1], le De ventis par V. Coutant et V. L. Eichenlaub[2]. A. a préféré se fonder sur l’apparat critique de ces deux éditions plutôt que de reprendre l’édition à frais nouveaux (comme elle l’indique elle-même p. XXXV). On sera peut-être un peu surpris de trouver un Budé où les lettres majuscules de l’apparat critique (SB puis CE) renvoient non à des manuscrits (ceux-ci sont cités le plus souvent indistinctement comme “codd.”) mais aux éditeurs dont nous venons de parler.

Il en résulte une difficulté immédiate pour le lecteur désireux de savoir ce que contenaient les manuscrits, dont bien souvent la leçon n’est pas donnée : par exemple p. 44 ligne 7, le texte édité est κατ’ ἀνέμους. L’apparat critique nous signale que c’est là le texte retenu par Wimmer, alors que Furl(anus) et Schneider donnaient κατήνεμα (?). Seul l’apparat plus complet de Coutant et Eichenlaub peut nous enseigner que les manuscrits portent à cet endroit κατήνυμα, une leçon qui n’est évidemment pas satisfaisante (vox nihili), mais que l’on préférerait connaître avant de juger des conjectures des éditeurs.

Reconnaissons cependant que les leçons qui sont ainsi écartées, et qui seraient inconnaissables si l’on n’avait pas les éditions de Sider & Brunschön et de Coutant & Eichenlaub, sont de fait souvent absurdes et ne contribuent à l’établissement du texte qu’en tant qu’elles constituent la base des efforts des érudits à partir de la Renaissance en vue de le restaurer ; en ce sens, cet apparat sommaire est déjà précieux en lui-même. Et le texte édité a le mérite, s’agissant d’une œuvre dont le détail de la syntaxe offre bien des difficultés, d’être nettoyé des cruces dont la tradition l’avait hérissé.

On s’attend certes à ce qu’une œuvre de Théophraste présente certaines affinités avec les travaux de son maître Aristote, et il ne manque pas de points de contact entre ces deux opuscules et les Météorologiques du philosophe de Stagire. Mais il y a en outre une difficulté particulière, rencontrée déjà dans les Causes des phénomènes végétaux[3] : nos deux opuscules ont par endroits des ressemblances troublantes avec les Problèmes du corpus aristotélicien. On fera bien, en l’absence de documents nouveaux, de s’en tenir à la position prudente d’A., pour qui les opuscules de Théophraste et les Problèmes sont fondés sur les mêmes recherches menées au départ en commun dans le cercle péripatéticien, sans que la question de l’antériorité ait beaucoup de sens. Parfois, le lecteur regrettera peut-être qu’A. s’en tienne de trop près aux renseignements donnés par les éditeurs précédents, ainsi en p. 148 n. 107 elle reprend une information de Coutant & Eichenlaub selon lesquels tel proverbe auquel Théophraste fait allusion (De ventis, 46, ici p. 49, 19) serait cité en “deux hexamètres” par les Problèmes (Pbl. 26, 46 = 945a38 sqq.). Mais un coup d’œil à une édition d’Aristote montre que le proverbe est cité plus exactement comme un hexamètre, dont les auteurs des Problèmes donnent deux versions légèrement différentes.

Comme il est naturel, enfin, Signes et Vents présentent entre eux des points communs, qu’il vaut mieux mettre avec A. sur le compte de la permanence des intérêts de Théophraste, sans avoir à recourir à l’hypothèse d’un plagiat de l’un des opuscules par l’autre (que l’on devrait dans ce cas refuser à Théophraste) comme faisaient Sider & Brunschön (cf. ici en part. note 25 p. 93 d’A. pour commenter Signes, §§ 32 sqq.).

Le grec de Théophraste présente pour les traducteurs une difficulté qui n’est pas mince, parce qu’il est à la fois technique et très (trop) concis, voire allusif. Malgré ces difficultés, le texte offert par A. sur les pages de gauche est toujours compréhensible, et rend presque toujours avec bonheur le sens de la phrase de Théophraste. Nous avons pourtant noté quelques points de désaccord qui ne nous ont pas paru négligeables :

Vents, § 3 Ποιεῖ δέ τι καὶ ἡ μεταβολὴ πρὸς φαντασίαν “le changement produit même un effet spectaculaire” : la place du καί nous semble plaider plutôt pour une traduction comme “C’est aussi le changement qui produit cette impression” etc.

Vents, § 17 ὁτὲ μὲν γὰρ κατέπαυσεν, ὁτὲ δὲ ὥσπερ ἀφῆκεν. Que font les vents au coucher du soleil, comme à son lever ? A. traduit “tantôt ils cessent complètement, tantôt ils font relâche”, ce qui ne nous paraît pas permettre de bien saisir l’opposition entre les deux verbes. Ἀφίημι doit plutôt être compris ici au sens de “se libérer, se lâcher, laisser libre cours à son souffle” (cf. les emplois intransitifs signalés par LSJ s.u. ἀφίημι Α.V.). On peut comparer l’air retenu dans la bouche puis expiré : Vents, § 20, où τὸ ἐκ τῶν στομάτων ἀφιέμενον ne s’applique sans doute pas à l’exemple “livré par notre bouche” (A.), mais plutôt à l’air “libéré par notre bouche”. Quelques lignes plus bas, χανόντων καὶ ἀθρόον ἀφιέντων ne signifie pas “si, quand on a ouvert la bouche, on la garde bien fermée” (A.), mais quelque chose comme “si, quand on a ouvert la bouche, on libère tout l’air d’un coup”. On comparera avec un dernier emploi, où A. parle avec justesse d’un air “libéré” (ἀφιέμενος) qui “se précipite” (Vents, § 47), de la même façon, au coucher du soleil.

Vents, § 24 τὸ γὰρ ἀναχθὲν ὑπὸ τοῦ ἡλίου μένειν οὔτε πεφυκὸς οὔτε δυνάμενον φέρεται (…). “On rapporte en effet que ce qui a été prélevé par le soleil reste sur place, sans que ce soit un effet de sa nature ni de son pouvoir” (A.). Ici, c’est la mécompréhension des usages du groupe φέρω, φέρομαι, φορά qui conduit, à notre avis, au contresens. Le sens serait plutôt à peu près celui-ci : “Ce qui est prélevé par le soleil, n’ayant ni les facultés naturelles ni la possibilité de rester sur place, est conduit à se déplacer”. On comparera Vents, § 22 où ταύτην φέρεται τὴν φοράν signifie en réalité “est amené à se déplacer ainsi”, ou encore καταφορά Vents, § 12 (le mouvement vers le bas du soleil vespéral) et de la même façon φορά (à la fin du même paragraphe) qui a sans doute plutôt le sens de “déplacement, mouvement” que celui de “produit” que lui donne A.

Un problème particulier : l’identification des espèces d’oiseaux citées par notre auteur. Pour ὄρχιλος (Signes, §39 & 53 ; A. signale dans le comm. l’accentuation usuelle ὀρχίλος qu’on ne rencontre pas dans la tradition manuscrite de notre traité), la mention du trou (ὀπή) où il se réfugie en cas de mauvais temps pourrait faire pencher pour le troglodyte plutôt que pour le roitelet (choisi par A.), ce dernier nichant plus souvent dans des arbres. Alléguer la description par Aristote H.A. 592b28 du τύραννος ne nous paraît pas d’une méthode très sûre, non plus que de lister deux occurrences de τροχίλος chez ce même auteur ! Quant à l’unique occurrence d’ ὄρχιλος chez Aristote (609a12, non signalée par A. ; l’accentuation est variable dans les mss. d’Arstt.), dans la liste des animaux hostiles les uns aux autres, il n’y a rien à en tirer. La question doit sans doute rester en suspens. Il en est de même de l’identification du κολοιός, qui peut être un choucas ou un geai. On sera cependant fort étonné qu’A. ait choisi le geai au § 17 des Signes (dans une série κόραξ… κολοιός) et le choucas aux §§ 39 & 40 (la première de ces deux occurrences dans une série κορώνη, κόραξ, κολοιός).

Le commentaire est riche, précis, et parfois il contient une note personnelle de bon aloi (ainsi p. 153 n. 119 à propos des noms des vents en Languedoc). Il sera sans doute l’un des premiers commentaires d’un volume “Budé” à contenir des références, fort utiles au demeurant, aux articles de Wikipedia. Il est – rarement – trop allusif, ainsi à propos des grues, lorsque A. parle au détour d’une phrase du “« triangle des grues » du poète” : s’agit-il d’une allusion au texte de Dante (Inferno, V 46) ? Pour le reste, qu’il s’agisse des remarques de lexique, des notes portant sur la construction, des indications géographiques, le texte est éclairé par A. partout où c’est possible.

Quelles que soient, donc, les réserves de détail dont nous avons fait état ici, ce volume honore la Collection des Universités de France, et couronne une fois de plus une entreprise d’édition des œuvres de Théophraste, commencée il y a trente-deux ans par l’éditrice de ce volume. On ne nous serinait pas encore les louanges de la recherche à court terme et de ses financements sur projet.

Pour l’usage des lecteurs amenés à garder un volume de référence dans leur bibliothèque, nous signalons les principales coquilles que nous avons relevées :

  1. X, ligne 2 manque le mot “livres”.
  2. 1, 16 : ἑῳα a perdu son iota souscrit.
  3. 7, 8 : ἵῃ (< ἵημι, donc esprit rude).
  4. 13, 22 ἀργέστης (non -γέτης).
  5. 17, 11 A. édite οὕτω mais traduit comme s’il y avait οὔπω, qui est la leçon des éditeurs précédents.
  6. 42, 9 ὄντες (esprit).
  7. 45, 11 φανερὸν (non -τὸν).
  8. 60, 13 Thought (non Though).
  9. 66 n. 13 en bas, le titre de Bechtel devrait être Die historischen Personennamen.
  10. 96, 2 πνευσοῦνται (manque un -ν-).
  11. 132, 42 lire CE (non CB).
  12. 142, 8 & 16 lire kaikias (non kaikas).
  13. 157, πόδες οἰδῶσι (< Signes, § 30) est traduit par erreur “les pieds transpirent” (trad. correcte p. 11 “les pieds gonflent”).

Pascal Luccioni, Université Jean Moulin Lyon 3, UMR 5189 HiSoMa

Publié dans le fascicule 2 tome 122, 2020, p. 606-608

 

[1]. On Weather Signs, Leyde-Boston 2007.

[2]. Notre-Dame-Londres 1975.

[3]. Cf. A., Notice au t. III des Causes des phén. végétaux (livres V et VI), p. VIII-XI.