Issu d’un projet, à la croisée entre histoire de la médecine et histoire des religions, cherchant à étudier les liens entre médecine, soin de l’âme et du corps, et pratiques rituelles, ce livre constitue les actes d’un colloque qui s’est tenu à Besançon en novembre 2022. Les échanges avaient pour ambition de contribuer au renouvellement historiographique, en cours depuis quelques années désormais, qui consiste à revenir sur une position ancienne catégorisant et opposant souvent différents champs des médecines antiques (rationnel, religieux, magique, patriarcal) bien que ceux-ci aient la même vocation. L’objet de cette manifestation scientifique était, à rebours d’une doxa de plus en plus contestée, de « mettre en lumière les liens parfois étroits qui unissent la médecine dite rationnelle et la médecine rituelle, leurs modes d’expression et les enjeux de cette relation » (p. 9). Il s’agit, en somme, de dépasser les approches traditionnelles et de montrer combien l’appréhension des pratiques médicales dans l’Antiquité peut être complexe. Les communautés d’alors relevaient les altérations de la santé et tentaient d’y remédier mais elles ne limitaient cependant pas leur considération de la maladie à une affaire physique et/ou psychique. La dégradation de la santé constituait aussi un indicateur de l’état de la relation avec les divinités. Potentielle cause de rupture de la Pax deorum, c’est‑à‑dire la bonne entente avec les dieux si chère aux Romains, la maladie soulignait la fragilité et l’ambivalence du lien avec le monde divin. Les dieux pouvaient à la fois être responsables des pathologies mais aussi source de guérison. En conséquence, « nombre d’actes rituels de dévotion religieuse étaient donc dédiés à cette forme particulière de dialogue entre les Hommes et les dieux par-delà un traitement purement médical de la maladie » (p. 10). C’est un réseau relationnel complexe qui se nouait entre les différents acteurs qu’étaient les malades, les médecins, les communautés et les dieux. Là où on se serait attendu à trouver de l’opposition, c’était une réalité bien plus variée qui se jouait, faite de complémentarité, d’alternative, de subordination dont les contours étaient à géométrie variable. Les articles rassemblés se proposent comme autant de déclinaisons autour de la définition de Vivian Nutton[1] qui envisage « l’art de guérir […] comme un vaste système d’interactions entre la société et les individus quant à ce qu’est la santé et la façon dont celle-ci est entretenue, retrouvée, définie » (p. 12). Ce sont ainsi onze contributions (dont une en italien) précédées d’une introduction qui offrent un panorama de ces questions.
Après le propos introductif (p. 9-16) des éditeurs scientifiques de l’ouvrage, le premier article est celui de Véronique Boudon-Millot à propos du dialogue entre la médecine hippocratique et le dieu Asclépios (« Soigné par le médecin, guéri par le dieu : quand la médecine hippocratique dialogue avec Asclépios », p. 17-34). L’argumentaire se propose de revenir sur une représentation manichéenne qui a longtemps prévalu quand il est question de l’art des hippocratiques. Née au Ve s. av. n. è., la médecine hippocratique est perçue comme rationnelle car ses praticiens cherchent, par l’observation, les causes de la maladie, en écartant la responsabilité des dieux, afin d’être en mesure de proposer une thérapeutique adaptée. Parce qu’elle rompait avec la tradition selon laquelle les maux étaient envoyés par les dieux, cette médecine a parfois été accusée de s’opposer à celle des temples où les patients venaient quérir un soulagement auprès du dieu grec de la médecine : Asclépios. En vérité, les sources montrent que les Hippocratiques n’ont cessé d’entretenir des liens aussi étroits que complexes avec la religion et que la position initiale des historiens doit être nuancée. Loin de combattre la médecine des temples, ces praticiens dits « rationnels » faisaient alliance avec le dieu. Pour autant, ce dernier n’était pas considéré comme disposant de pouvoirs infinis. Si le malade était parfois guéri par la divinité, il n’en restait pas moins soigné par le médecin et le propos met l’accent sur l’importance du lien de confiance qui devait exister entre le praticien et son malade dans leur combat commun contre la maladie. Toutefois le rôle du soignant consistait aussi à ne pas s’entêter. Dans les cas les plus graves, estimés comme incurables, il devait faire preuve de sagesse et inviter à se tourner vers Asclépios. Annie Verbanck‑Piérard (« Galien, thérapeutès d’Asclépios à Pergame : médecin et servant du dieu, un réel privilège » p. 35-72) invite à prolonger cette réflexion initiale par l’étude des liens unissant le dieu grec de la médecine à une figure déjà évoquée dans l’article précédent : Galien. Il est ici question de savoir comment le médecin de Pergame a réussi à convaincre l’empereur Marc Aurèle (161‑180), en 169, de ne pas l’envoyer sur le front danubien pour soigner des soldats blessés mais de le laisser rester à Rome arguant qu’il s’agissait de la volonté d’Asclépios dont il était le serviteur depuis le jour où celui‑ci l’aurait sauvé d’une condition qui aurait pu lui être fatale. L’autrice étudie comment cet argument religieux, en apparence bien peu audible pour un Prince pris dans les affres de l’opposition guerrière face à un adversaire acharné, a pu porter et permettre au praticien de ne pas se rendre sur le front à cette occasion. L’analyse du terme thérapeutès et son utilisation, notamment épigraphique, mettent sur la voie et permettent la formulation d’hypothèses quant aux raisons concrètes qui ont poussé le Princeps à accéder à la demande de Galien. Asclépios est aussi au centre des recherches exposées dans la contribution suivante. Margherita Cassia (« Fra incubatio e oniromantica : Asclepio in Artemidoro di Daldi », p. 73‑99) explore l’Oneirokritikà d’Artémidore de Daldis et envisage le regard porté par l’auteur sur les pratiques incubatoires de deux temples à vocation médicale célèbres de l’Antiquité : l’Asclepieion de Pergame et le Sérapéum d’Alexandrie. L’étude considère la thérapie par le rêve, déjà évoquée également dans l’article de V. Boudon‑Millot mais d’un autre point de vue, et plus précisément comment l’incubation au sein des temples et les rêves envoyés par Asclépios pouvaient être considérés par un professionnel de l’oniromancie. C’est d’Asclépios encore, mais aussi d’autres divinités guérisseuses, dont il est question dans l’article de Jean-Christophe Vincent (« Amphiaraos, Asclépios et au-delà : la place et l’importance des divinités guérisseuses chez Pausanias », p. 101-160). L’auteur propose de suivre Pausanias dans ses pérégrinations afin de dresser un tableau des dieux et héros guérisseurs du IIe s. de n. è. Si on remarque la place incontournable des sanctuaires d’Asclépios dans le paysage de la médecine religieuse du temps, c’est également un foisonnement d’autres divinités, aux compétences curatives spécialisées ou non, que l’on rencontre. Fait étonnant : Pausanias ne donne que peu de détails sur les cures et les rituels.
Les deux articles suivants sont consacrés de façon plus particulière aux sources archéologiques par le biais de la considération d’ex-voto. Ainsi Guy Labarre (« Les ex-voto anatomiques dans le culte de Mèn », p. 161-184) s’intéresse-t-il au culte d’une divinité lunaire, Mèn, et surtout à un particularisme géographique : parmi les stèles qui lui sont consacrées, on relève des représentations de parties du corps humain uniquement en région lydienne. Mèn est une divinité qui punit par la maladie et apporte la guérison après expiations des transgressions et réconciliation avec lui. En désaccord avec les théories exposées, il y a quelques années, par Justine Potts, plaidant pour une révision des catégories existantes lorsqu’il s’agit de penser les ex-voto pour expliquer la situation régionale, l’auteur argumente, de façon convaincante, plutôt en faveur de l’intervention du concept de transferts culturels. L’usage de représenter des fragments de corps humain dans ce culte peut donc, selon lui, s’expliquer par un emprunt aux cités grecques et à leurs sanctuaires de dieux guérisseurs. Olivier de Cazanove (« Dons d’entrailles. Offrandes de terre cuite représentant des organes internes dans l’Italie romaine », p. 185-204) étudie un type d’offrandes particulier que sont les terre cuite dites « polyviscérales » et démontre que, contrairement à une idée reçue, ces artéfacts ne sont pas originaires d’Étrurie mais du domaine romain depuis lequel ils se sont ensuite diffusés.
Les trois contributions suivantes relèvent plus spécifiquement de la médecine romaine. Le premier argumentaire part du constat que les ouvrages actuels consacrés à l’histoire des rapports et attitudes des hommes envers leurs problèmes de santé n’accordent jamais un rôle très valorisant aux pratiques traditionnelles romaines. Soit, elles n’y sont pas abordées, soit elles sont décrites comme un temps primitif révolu avec l’arrivée de la médecine grecque à Rome, véritable technè, salvatrice par excellence de Romains embourbés dans le recours à de vieilles recettes patriarcales inefficaces. Autrement dit, il n’y aurait rien à en dire ou presque. Christian Stein (« Des rites pour se soigner : pistes pour repenser l’ancienne médecine rituelle romaine », p. 205-226) invite à remettre sur l’établi ce modèle de considération de la médecine traditionnelle romaine et propose des pistes afin de le corriger ou de le compléter. La question n’est pas de chercher à montrer, ce qui serait bien vain compte tenu des sources à disposition, « que les médecins romains soignaient mieux ou aussi bien que les médecins grecs mais de faire apparaître que les pratiques rituelles liées à la santé méritent qu’on les analyse, qu’elles étaient porteuses de sens pour les hommes et les femmes qui les pratiquaient et faisaient partie de leur quotidien. Bref, qu’elles ont des choses à nous apprendre sur les vieux romains » (p. 210). Le propos invite également à repenser la dichotomie médecines rationnelle/irrationnelle et à proposer un autre modèle de l’ancienne médecine romaine fondé sur le rituel. C’est une autre variation sur le thème des relations médecins/dieux que propose d’explorer Bassir Amiri (« Préservés par les dieux : quand les médecins en appellent à la protection divine », p. 227-246). Par une étude épigraphique, il met en exergue les modalités d’adresse qui existaient entre praticiens et divinités par le recours à la formule pro salute afin de circonscrire le profil des bénéficiaires, les contextes rituels du don mais aussi les divinités sollicitées et ce que leur identité révèle des stratégies déployées par les dédicants quant à leur préservation. Francesca Prescendi s’intéresse à une divinité traditionnelle romaine ambivalente : Febris, « la Fièvre » (« Febris, déesse de la maladie ou/et de la santé ? », p. 247‑260). Hébergeurs d’une entité à repousser, les sanctuaires de Febris étaient aussi, par le biais des offrandes médicinales qui y étaient faites, des lieux de transmission du savoir thérapeutique. Au-delà du caractère ambigu du culte d’une déesse pouvant être punisseuse et salvatrice, le propos permet, une fois de plus, d’envisager la complexité d’appréhension du domaine des soins dans l’Antiquité et chez les Romains en particulier.
Evelyne Samama étudie quant à elle la peste qui frappe Constantinople en 542 au prisme du récit qu’en a livré Procope (« Procope, la peste et le Destin », p. 261‑288).
Enfin, l’ouvrage se clôt par l’étude de Pierre Mbid Hamoudi Diouf (« Conception traditionnelle de la “maladie” dans les Iamata d’Épidaure et dans la culture Sereer Sine actuelle en Afrique noire », p. 289-306). Véritable pont entre hier et aujourd’hui, l’article propose par la considération de deux sociétés différentes et éloignées, d’un point de vue chronologique et spatial, le monde grec de l’Antiquité et l’Afrique noire contemporaine, de montrer à quel point, tout en étant à appréhender de façon spécifique et contingente aux sociétés considérées, la maladie peut aussi véhiculer des croyances, des attitudes et des rituels analogues comme autant d’éléments de liaisons faisant fi des distances temporelle et géographique.
L’intérêt de cet ouvrage réside dans son inscription dans un courant historiographique de renouvellement du regard porté sur les pratiques médicales anciennes et surtout dans les liens qu’il est possible de tisser entre les différentes contributions qui se font régulièrement l’écho des unes et des autres. Comme le souligne fort justement Annie Verbanck Piérard (p. 35), il faut relativiser définitivement le postulat ancien d’une opposition entre médecines religieuse et rationnelle et de la succession de leur exercice dans le temps. Pur fantasme de l’historiographie, cette vision relève d’un positivisme et d’un évolutionnisme aujourd’hui invalidés. C’est désormais en termes de complémentarité que se pensent les différents chemins de la guérison dans l’Antiquité classique et cet ouvrage constitue une belle invitation à le faire.
Caroline Husquin, Université de Lille, UMR 9028 – HARTIS
Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 277-280
[1]. La médecine antique, Paris 2016 [trad. de Ancient Medicine, Londres-New-York 2013²].
