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Ce volume important rassemble dix-sept articles de Philippe Rousseau consacrés à l’Iliade et parus précédemment dans divers ouvrages ou revues. Ils sont précédés d’une préface de Pierre Judet de La Combe et d’une Introduction rédigée par Xavier Gheerbrant, et suivis d’une postface de Ph. Rousseau lui-même. L’ouvrage est complété par quelques tableaux illustrant les « constructions en amande », une bibliographie des travaux de Ph. Rousseau, une bibliographie générale et plusieurs index.

Il convient d’abord de saluer le travail éditorial de X. Gheerbrant, qui s’est chargé de réunir et de mettre à jour ces textes jusque‑là dispersés, d’unifier et de coordonner leur présentation, c’est-à‑dire de publier avec le plus grand soin une œuvre cohérente, et non un recueil disparate comme il arrive trop souvent. Préface et postface soulignent utilement la cohérence et la profondeur de ces analyses, dont certaines pourraient passer à la première lecture pour des exercices d’érudition.

Le volume vient compléter la thèse de Ph. Rousseau, Destin des héros et dessein de Zeus dans l’intrigue de l’Iliade, soutenue en 1995 et publiée définitivement en 2019.

Les chapitres ont été répartis en cinq parties :

1ère partie : Le plan de Zeus

2ème partie : Le piège de Zeus (la première journée de combat)

3ème partie : L’épopée au miroir du récit de la course de chars

4ème partie : Les origines indo-européennes

5ème partie : Divers

L’ensemble est à l’évidence trop vaste et substantiel pour être ici présenté en détail et discuté dans sa totalité. Il faut avant tout dire un mot de la position de Ph. Rousseau sur la « Question homérique » qui a ensanglanté la philologie grecque pendant plus d’un siècle. Sa position refuse tout dogmatisme et repose sur une évaluation critique sans préjugés des « écoles » qui ont pu devenir des camps aussi acharnés dans leurs combats que les Troyens et les Achéens sous les murs d’Ilion… Il admire et respecte l’immense et « méticuleux travail philologique » (p. 430) des Analystes qui ont mis au jour non seulement l’hétérogénéité linguistique, mais aussi les incohérences, les redites, ou les maladresses du récit, pour en tirer des conclusions sur les « strates » de la composition ; mais cette analyse savante se faisait au risque de démembrer l’œuvre et d’en perdre le sens. Or Ph. Rousseau, tout en tenant le plus grand compte de ces découvertes, entend au contraire établir, d’un point de vue « unitarien » renouvelé, la signification de l’Iliade dans sa complexité, en considérant l’œuvre comme un tout organique ; il concède à regret l’hétérogénéité du chant X, la Dolonie[1], qui a toujours été suspecte (p. 49), mais il ne maintient pas toujours cette exclusion (par ex. p. 253, 256). Les blancs, les contradictions, les difficultés ne doivent pas figurer comme des manques ou des erreurs, mais comme des signes à interpréter. « L’attitude générale de la critique philologique n’envisage jamais la possibilité que le poème ait construit les problèmes qu’elle décèle comme des éléments de son discours » (p. 162).

Le débat entre analystes et unitaristes est de toute façon dépassé depuis deux avancées théoriques fondamentales :

– Le développement des recherches sur les techniques de la poésie orale, à partir de l’œuvre fondatrice de Milman Parry. Ph. Rousseau se range du côté des « oralistes » en concédant prudemment que le texte a pu être dicté avant l’époque des Pisistratides.

– Ensuite les théories de la néo‑analyse, qui permettent d’apercevoir, sous le texte homérique, les thèmes attestées dans des épopées considérées comme post‑homériques, mais qui témoignent de traditions plus anciennes. L’œuvre de Ph. Rousseau doit beaucoup aux travaux de Wolfgang Kullmann (en particulier Die Quellen der Ilias, 1960), mais sa perspective est toute différente.

D’autre part, la mise au point par Georges Dumézil de la mythologie comparée des peuples de langues indo‑européennes permet de lire, dans le texte de l’Iliade, des structures de sens qu’une philologie « séparée » ne peut apercevoir.

P. Judet de La Combe, dans son Introduction, montre comment l’œuvre de Ph. Rousseau, sous l’influence de Jean Bollack, élabore une sorte de synthèse critique des diverses options de la philologie homérique, depuis Aristarque et les scholies jusqu’à Karl Reinhardt, Pietro Pucci et Gregory Nagy.

L’érudition risque parfois de rendre la lecture difficile pour un non-spécialiste : texte grec souvent non traduit, quelques pages presque entièrement occupées par les notes, vocabulaire technique grec transcrit sans guillemets (androktasies p. 161 ; éthopoiïe p. 279) ; mais l’expression ferme et la pensée très structurée rendent l’ensemble du propos clair et accessible au lecteur de bonne volonté.

La première partie, et surtout le premier chapitre « L’intrigue de Zeus », en concentre l’essentiel. Le caractère composite de l’Iliade n’est pas le témoignage d’un bricolage effectué au cours des siècles, mais une construction esthétique virtuose. Dès le prologue, le deuxième hémistiche du vers 5 « et le dessein de Zeus allait s’accomplissant » a quelque chose d’une énigme (p. 76), destinée à susciter l’interprétation. Toute la recherche de Ph. Rousseau sur l’Iliade se développe à partir de ces quelques mots, dont il avait fait le titre de sa thèse.

Le Poème est centré sur la Colère d’Achille, mais celle-ci devient le « moment nodal » de toute la Guerre de Troie et de ses conséquences : toute cette matière est « recomposée sous une forme condensée » (p. 50). La signification générale de l’épopée est un « discours implicite » sur la volonté de Zeus, qui a décidé de faire cesser l’âge des héros. Ce thème se trouve explicité dans les Travaux et les Jours d’Hésiode (v. 164 sqq.) qui l’associe aux cycles thébain et troyen. D’autre part le premier fragment des Cypria de Stasinos évoque le projet de Zeus de soulager la Terre du poids des héros qui l’accable ; un thème eschatologique dont Dumézil (Mythe et épopée I, 1ère partie) a montré l’importance dans les traditions indo-européennes. J’invite le lecteur à mesurer l’évolution de la recherche en se reportant à la note de Paul Mazon à Il. I, 5, qui voyait dans le fragment de Stasinos l’apparition d’un « thème nouveau inconnu d’Homère ». Déjà Aristarque refusait tout recours aux Chants Cypriens pour expliquer l’Iliade.

Pour Ph. Rousseau, le Poème est au contraire « la somme monumentale du savoir traditionnel concernant la disparition de la race des héros » (p. 89). Elle offre « en raccourci une image synthétique de l’histoire entière » (p. 53). Plus loin dans le volume (p. 311), l’auteur formule l’idée générale de sa thèse : « Le poème rappelle, par un réseau d’analepses et de prolepses, que les événements qu’il raconte ne sont qu’un moment dans l’histoire de la guerre, mais il fait simultanément de cet épisode choisi le foyer du drame tout entier en absorbant dans son intrigue, par un jeu complexe de métonymies thématiques et de refigurations des épisodes clefs de la tradition, la substance narrative de cette tradition pour en reconstruire le sens. »

Ce n’est pas le lieu de détailler l’argumentation de l’auteur qui s’appuie sur des analyses serrées, subtiles et convaincantes, de plusieurs passages où se dévoile – pour l’auditoire cultivé qu’il faut supposer – « l’intrigue de Zeus » ; un auditoire à coup sûr plus informé des anciennes traditions et apparemment plus fin que les spécialistes d’Homère qui se sont succédé jusqu’ici ; un « public raffiné » (p. 179), qu’on pourrait juger surdoué (cf. p. 182), et dont Ph. Rousseau ne se lasse pas de saluer la « sagacité » (p. 155) au moins égale à la sienne !

Quant aux personnages, ils avancent sans rien comprendre, je dirais « en somnambules », comme on l’a dit des responsables de la Grande Guerre. « Les principaux acteurs du drame, dieux compris, servent le plan du dieu suprême, par des détours dont l’enchaînement leur échappe » (p. 72). Les héros vont à leur fin, mais ils sont responsables de leurs malheurs. Les Troyens le sont bien sûr, en raison des crimes de Pâris, voire des fautes de Laomédon. Les Achéens le sont aussi en raison des fautes d’Agamemnon, à l’égard du prêtre d’Apollon, puis à l’égard d’Achille.

Les chapitres suivants poursuivent la démonstration à partir d’exemples révélateurs. Le premier s’appuie sur le nom du héros Diomède considéré comme un « nom parlant » – une piste de recherche à mon sens inépuisable. G. Nagy avait démontré que l’étymologie du nom d’Akhilleus, associant la « douleur » (ákhos) à la troupe de guerriers (laós), condensait le thème de la Colère, cause de tant de souffrances pour les Achéens. Le nom de Diomède, dont le sens est plus évident (« Qui a la pensée de Zeus »), avait échappé à l’enquête. Ph. Rousseau le rapproche, bien sûr, du thème de la Volonté de Zeus. Ce personnage, rattaché au cycle thébain, devient « un autre Achille », mais il est « autre qu’Achille » (p. 85). Malgré ses exploits, il échoue : son échec, qui est inscrit dans son nom, « manifeste la toute‑puissance du dessein divin ». C’est le bouffon Thersite qui est analysé ensuite, puis le thème du tissage d’Hélène ; l’auteur reprend et discute l’interprétation de Scheid et Svenbro dans leur ouvrage Le métier de Zeus (1994). La navette d’Hélène « raconte moins les tribulations passées des deux armées qu’elle n’en produit actuellement la poursuite » (p. 135) ; « la toile symbolise la part qui revient à Hélène […] et la fin que cette dernière sert, la disparition de la race des héros. » (p. 140).

Au chant VI, la visite d’Hector à Pâris est l’occasion d’une analyse particulièrement fine. La femme qui siège dans le thalamos de son frère est bien Hélène l’Argienne, installée au centre de ce palais à la beauté ambiguë, entre celui de Priam et celui d’Hector. « Sous le signe d’Aphrodite », la cité de Troie est complice de son prince et vouée à la destruction (p. 164).

Au chant VII, le mur construit par les Achéens pour protéger leurs vaisseaux, substitut illusoire d’Achille, promis à la destruction comme ceux de Troie, a été conçu par Homère comme « le chiffre » de son poème (p. 178).

Nous passerons aux trois chapitres consacrés aux « origines indo-européennes », qui présentent un intérêt particulier, dans la mesure où l’auteur ne se prétend pas « comparatiste » : il n’étudie lui-même aucun texte étranger à la culture grecque, mais il entend utiliser les découvertes de Georges Dumézil comme des concepts heuristiques dans sa propre pratique philologique. Cependant, il refuse de suivre le maître dans toutes ses conclusions, quand il s’agit du domaine grec et de l’Iliade. On sait, du reste, que Dumézil a eu des problèmes avec la Grèce qu’il a longtemps considérée comme impropre au comparatisme indo-européen, avant de revenir sur cette exclusion qui se révélait totalement injustifiée.

On est heureux de voir un helléniste d’une grande compétence proposer une analyse dumézilienne de la « dyarchie » achéenne représentée par Agamemnon et Ménélas. Le roi de Sparte, dont la mésaventure conjugale entraîne la guerre de Troie, avait été analysé par Dumézil, à propos du chant III, comme le représentant de la IIe fonction, guerrière. De fait, il est associé à des épithètes traditionnelles qui font honneur à ses qualités de combattant. Mais cette réputation n’est guère justifiée si l’on en croit le récit homérique : en XVII, 588, Hector le traite de « faible manieur de pique », et il apparaît timide, effacé par rapport à son frère. Ph. Rousseau propose de voir dans le couple des frères les deux aspects de la Souveraineté indo-européenne : Agamemnon exerce le pouvoir, d’une manière majestueuse, offensive, voire arrogante, Ménélas, plus empathique, plus défensif et humain, incarne la légitimité. Il s’agirait d’une structure analogue à la complémentarité des dieux souverains de l’Inde védique, Varuna et Mitra. D’autre part, l’auteur propose de voir dans le thème central de la matière troyenne une version du mythe qui contait la fin d’un âge du monde, et je partage sa conviction sur ce sujet qui m’a personnellement intéressé.

Ph. Rousseau revient ensuite sur le « Jugement de Pâris » et sur le passage controversé du chant XXIV, 25-30. Il commence par analyser soigneusement les scholies qui « flottent un peu dans leur hostilité » (p. 308). Il montre ensuite que les difficultés relevées par les adversaires de ce passage (présence de Poséidon ; le mot makhlosunē non-homérique) s’effacent à l’analyse ; en fait le Jugement évoqué par ces vers de l’Iliade est bien la cause prochaine de la « guerre eschatologique » qui a subverti la hiérarchie des fonctions. Ainsi les structures idéologiques indo-européennes mises au jour par G. Dumézil viennent enrichir et compléter les analyses qui forment l’essentiel de ce recueil d’articles ; celui-ci prend place parmi les grands ouvrages de la critique homérique.

 

Pierre Sauzeau, Université Paul Valéry – Montpellier

Publié dans le fascicule 1 tome 125, 2023, p. 213-217.

 

[1]. Je préfère numéroter les chants en chiffres romains, mais l’auteur utilise la numérotation traditionnelle en lettres grecques : la Dolonie y est symbolisée par K.