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Deux grands axes structurent cet ouvrage : le premier analyse les premiers développements de la provincia et l’évolution des conceptions sémantiques et institutionnelles (p. 19-70) ; le second s’intéresse à la gouvernance des provinces dans leurs aspects plus concrets (p. 71-216), chaque contribution étant suivie d’une courte bibliographie récente qui permet au lecteur de se tenir à jour des dernières publications dans les domaines concernés.

Concernant le premier point, F. K. Drogula (p. 19-39) livre une intéressante analyse du rôle et de l’importance de la provincia dans l’efficacité militaire et les succès de Rome et propose une hypothèse sur les origines de cette inhabituelle structure de pouvoir. Partant de la définition de la provincia comme une tâche ou une affectation donnée à un individu, qui avec le temps et l’expansion de Rome en est venue à signifier un territoire aussi bien qu’une tâche et dont l’attribution était orchestrée par le Sénat, F. Drogula observe que l’affectation provinciale, nécessaire pour qu’un magistrat puisse faire usage de son imperium, a ainsi été une structure fondamentale pour organiser les forces militaires romaines et définir les opérations. Elle l’a été aussi parce qu’il était aussi exclu qu’un magistrat puisse exercer son imperium dans d’autres lieux que celui qui lui avait été assigné et qu’il pouvait être puni s’il agissait autrement ainsi qu’en témoignent plusieurs exemples aux IIIe et IIe s. (p. 23) et à l’époque de Cicéron (p. 25). Cette habitude fut sans doute codifiée vers 100 av. J.-C. par la Lex Porcia. De ce fait, parce qu’elle définissait précisément la sphère d’autorité, la provincia fut aussi le principal instrument qui permit de prévenir les conflits d’autorité au sein du groupe des chefs d’armée, qui pouvaient nuire à l’efficacité militaire. Leur imperium était identique, mais leurs commandements différents, même lorsqu’ils combattaient un même ennemi, tel Hannibal. Le fait que chaque chef d’armée ait sa propre provincia fournissait par ailleurs des opportunités à l’élite dirigeante dans la compétition pour les honneurs, permettant aux commandants de prendre des risques qui bénéficieraient à Rome en cas de victoire, mais limitant les pertes en cas de défaites, puisque d’autres commandants et armées pouvaient être disponibles si besoin. Beaucoup ont utilisé cette indépendance pour chercher des batailles qui leur apporteraient gloire et butin, et l’on sait bien que cette composante fut un moteur important dans l’expansion de Rome. Cette structure du commandement en différentes sphères indépendantes de responsabilité, par le biais de la provincia, est tout à fait originale dans le monde antique (comparaison avec Sparte, Athènes et la ligue béotienne, p. 31‑32 qui s’étaient plutôt concentrées sur la question de qui détenait l’autorité pour exercer le commandement), et F. Drogula s’interroge ensuite sur les origines de ces pratiques et du concept de provincia. Pour lui, les origines de la provincia doivent se rechercher dans les pratiques militaires des clans de l’élite romaine (gentes) au tout début de la République. À cette époque, Rome était structurée autour de riches et puissantes familles, dont l’opinion commune s’accorde à reconnaître qu’elles dominaient une grande partie de la campagne et que c’était de ce contrôle de la terre que découlaient leur richesse et leur influence. Cela s’exprime notamment par le fait que la majorité des premières tribus rurales furent nommées d’après les noms des gentes (p. 34) et qu’ainsi l’emplacement de ces tribus indique probablement les territoires dominés par chacune de ces familles. On sait aussi qu’une grande partie de leur puissance venait de leur rôle militaire (défensif, mais aussi offensif, à l’encontre des voisins hostiles) et que les chefs de clans s’appuyaient pour ce faire sur des milices privées. Ainsi la structure sociale des gentes et leur contrôle original de régions spécifiques du territoire romain ont produit une société accoutumée à penser le commandement militaire comme un système horizontal de sphères de compétences parallèles plutôt que sous forme d’une stricte hiérarchie d’autorité. La provincia, selon F. Drogula, paraît être le produit de cette structure sociale des premiers temps de la République dans laquelle, agissant indépendamment les uns des autres, les chefs de clans avaient dû développer des attentes mutuelles qui guidaient la conduite de ces expéditions et devaient se fonder au minimum sur le respect des domaines de chacun. Ainsi puisque les nouveaux magistrats n’avaient pas autorité sur leur collègue, la provincia fut utilisée pour déterminer qui aurait l’autorité pour accomplir une tâche particulière. Cela donna aux Romains la capacité de mettre sur pied plusieurs armées en même temps, chacune commandée par un chef indépendant titulaire de l’imperium et limita les conflits d’autorité en séparant les commandants entre différentes provinciae. De cette manière, la provincia, héritage de l’autonomie des chefs de gentes, fut un outil clé pour la conquête et l’expansion romaine.

A. Díaz Fernández propose pour sa part de revenir sur l’évolution sémantique et conceptuelle de la provincia (p. 41-69). Il rappelle que dans l’œuvre de Cicéron, le terme de provincia a généralement le sens de périmètre de responsabilité, mais que dans d’autres passages, il l’utilise dans le sens plus étroit que nous pouvons comprendre aujourd’hui comme province, c’est-à-dire une entité territoriale pourvue d’une administration. Ceci a conduit certains modernes à estimer que le mot avait deux sens. Pourtant, en se fondant sur un passage de Tite-Live décrivant la dévolution par le Sénat de leurs provinciae aux consuls et préteurs de l’année 168 av. J.-C., respectivement l’Italie et la Macédoine pour les premiers, la préture urbaine, la préture pérégrine, l’Hispania, la Sicile, le commandement de la flotte, etc[1]… pour les seconds, il en conclut que la provincia avait essentiellement le sens d’une mission qui permettait au magistrat pourvu d’un imperium de pouvoir l’exercer, sans que soit établie alors une hiérarchie entre ces différentes tâches. Suivant ce point de vue, et s’appuyant sur un précédent article de Ph. Freeman[2], l’auteur réfute l’idée, généralement admise par ceux qui acceptent cette distinction entre deux sens du mot provincia, qu’une provincia au sens de mission se transforme en une province par le biais d’une série de procédures standardisées parmi lesquelles figurent en bonne place l’envoi de la commission sénatoriale de dix membres et la concession d’une lex (p. 44-47). À partir d’études de cas portant sur la Macédoine, l’Afrique et l’Hispania (p. 48-61), il développe l’idée selon laquelle plus que l’envoi d’une commission sénatoriale chargée d’organiser le territoire et de statuer sur le sort des populations, notamment par l’imposition d’un tribut, ce qui pourrait constituer une étape dans l’évolution vers la territorialisation serait l’envoi d’un représentant permanent qui a pu parfois être presque consécutif (cas de Carthage et de l’Afrique) mais parfois aussi être différé (cas de la Macédoine, dont l’organisation est intervenue dès la défaite de Persée, mais où l’envoi d’un magistrat permanent ne remonte qu’à 146 av. J.-C., . Par ailleurs, l’auteur conclut de l’étude de différents passages de Tite-Live à propos de l’Hispania que les limites de la provincia de chacun des préteurs étaient relativement floues et non limitées aux aires directement administrées par les Romains, si bien que pour lui, et malgré une affirmation d’Artémidore selon laquelle l’Hispania Citerior était séparée de l’Ulterior par le saltus castulonensis, le concept de province était encore dominé par les aspects juridictionnels de commandement plus que par une incarnation territoriale. Cela se perpétua jusqu’à l’époque augustéenne. Au plus, la nature institutionnelle de la provincia encouragea l’introduction d’une série de lignes directrices et de mécanismes de gouvernement, aussi bien qu’une lente identification de chaque provincia avec l’aire placée sous la responsabilité du gouverneur. On pourrait objecter à l’auteur, que peut-être une étude des textes prenant davantage en compte la chronologie et l’évolution politique générale permettrait de nuancer son propos. Ainsi, les écrits de Tite-Live à propos de la période des conquêtes doivent-ils être mis sur le même plan que la Lex Porcia de 100 av. J.-C. qui interdisait aux gouverneurs de quitter leur provincia sauf exception ou que les descriptions du Ier s. d’Artémidore ? En effet, on peut se demander, si la provincia a été dénuée de toute dimension territoriale jusqu’à l’époque augustéenne, pourquoi Auguste a-t-il pris tant de soin, notamment dans sa réorganisation de l’Occident, si l’on en croit notamment Strabon, à délimiter les différentes provinces ? Comme le montrent par ailleurs les propos de F. Drogula, le débat reste ouvert.

Le second axe s’intéresse à la gouvernance des provinces dans ses aspects plus concrets. N. Barrandon et F. Hurlet (p. 71-87) se penchent d’abord sur les rituels qui présidaient à l’attribution de celles-ci principalement durant la période d’expansion de la première moitié du IIe s. av. J.-C et en s’appuyant sur Tite‑Live. Ils relèvent l’existence de trois étapes dans la phase du départ : l’assignation d’une province (consulaire ou prétorienne), le tirage au sort et la levée de troupes, éléments auxquels il ne semble pas avoir été attribué un ordre précis. En dernier lieu se déroulait la profectio, ensemble de rituels qui transformaient le magistrat en un chef d’armée et auxquels prenait part une large foule. L’ensemble des indications fournies par les sources montre l’étendue de la domination du sénat sur la vie politique qui pouvait se réserver le droit d’envoyer un magistrat où il le souhaitait, en fonction de l’évolution de la situation militaire, en usant de la sors integra, ou à travers les tribuns de la plèbe s’il était en désaccord avec les consuls. Ils pointent le contraste existant avec le Ier s. av. J.-C. où les tribuns de la plèbe furent utilisés, dans l’attribution des provinces par les imperatores plus que par le sénat. C’est en ce sens que l’on peut dire que la première moitié du IIe s. av. J.-C. fut l’âge d’or d’une République pleinement aristocratique. Pour sa part, C. Castillo-Lopez (p. 89-106) s’interroge sur la pratique de la prorogatio et les éléments qui pouvaient en déterminer la décision. Elle présente les différentes actions que devait mener le magistrat en exercice, et en particulier l’activation de ses soutiens, pour en défendre la possibilité avant même le débat au sénat et conclut sur l’idée qu’avec la prorogation, la République avait disposé d’un outil souple pour s’adapter à toutes sortes de circonstances extérieures, n’étant pas liée par des lois dans le déploiement de ses commandants et magistrats. T. Náco del Hoyo (p. 107-125) analyse ensuite les liens entre l’Hispania et la Gaule Transalpine sous la République. Il prend comme point de vue de départ la thèse de Charles Ebel[3], qui mettait l’accent sur les nombreuses connexions qui unissaient l’Espagne citérieure au sud de la Gaule, et il met en lumière l’importance de contrôler la côte gauloise pour ménager un corridor entre l’Hispanie et l’Italie capable de rendre la communication entre les deux péninsules plus efficace et fluide, particulièrement à une époque où la piraterie ligure constituait une menace croissante et permanente pour la navigation commerciale. Dans cette perspective, l’adoption d’une série de mesures visant à améliorer le contrôle de la bande côtière gauloise et à établir de nouveaux liens de communication le long de la route appelée d’abord Via Heraclea (plus tard la via Domitia), comme cela est montré par la découverte d’un certain nombre de milliaires, est un clair témoignage de la mise en œuvre de cette politique par Rome.

E. García Riaza étudie l’activité diplomatique des gouverneurs romains (p. 127-144). Il s’intéresse en particulier aux rencontres (conloquia) tenues entre le gouverneur en personne et les chefs locaux dans les provinces occidentales de l’empire, particulièrement en Hispania et en Gaule. Il distingue quatre types de rencontres diplomatiques, fondés sur les circonstances qui ont présidé à leur tenue: une reddition à Rome, la volonté de rejoindre la cause romaine, la réaffirmation d’un accord précédent engageant la loyauté d’un ou plusieurs chefs locaux, ou bien des négociations avec des peuples indépendants. À travers de nombreux exemples, l’étude met en lumière le fait que les activités diplomatiques menées par les commandants romains dans les provinces occidentales furent au moins aussi complexes que celles menées en Orient, comme le montre l’existence d’une série d’étapes enregistrées avant la rencontre personnelle entre les deux autorités. L’auteur défend l’idée, contrairement à ce que l’on a pu dire auparavant, que ces rencontres n’étaient pas le cadre d’entretiens et d’accords purement personnels, mais d’authentiques activités diplomatiques officielles qui impliquaient la République.

F. Pina Polo s’intéresse pour sa part aux fondations établies par les gouverneurs romains en Hispania avant la politique coloniale de César (p. 145-164). Il se concentre sur le cas d’une série de cités qui furent nommées selon toute apparence à partir du nom de leur fondateur, telles Caepiana, Brutobriga, Valeria, Metellinum, Pompelo et Gracchurris (à propos de laquelle les Periochae de Tite-Live disent qu’elle fut un monumentum des réalisations de Tiberius Gracchus). L’auteur analyse les circonstances politiques et militaires qui ont présidé à chacune de ces fondations. Il insiste sur les déplacements des populations vaincues qu’elles ont impliqués. Il met en valeur leur double aspect de punition, par le déracinement, et de socialisation par le biais de la colonisation agraire dans un nouvel environnement. Il met en avant le fait que leur nom leur fut sans aucun doute imposé par le commandant romain. Cela signifiait garder éternellement vivante la mémoire des réalisations militaires de cet imperator dans la province, tout en cultivant chez les habitants, probablement des Hispaniques, peut-être aussi des déportés, la mémoire de leur sujétion à Rome.

A. Alvarez-Ossorio Rivas (p. 165-189) traite ensuite du rôle joué par une série de chefs pirates élevés au statut de dynastes par les autorités romaines elles-mêmes, principalement Pompée, dans le contrôle de certaines régions de l’Asie Mineure non directement administrées par Rome. Devant l’impossibilité d’exercer un contrôle direct et systématique sur ces zones, les Romains ont délégué le gouvernement à des figures au passé douteux, telles qu’ Antipater de Derbe ou Archelaüs de Cappadoce, qui – en dehors d’un jeu d’intérêts mutuels, ont peut-être été encouragés à abandonner leurs activités de piraterie pour devenir des gouverneurs sous l’égide de Rome aussi bien que pour contribuer à l’acculturation et à l’intégration des communautés qu’ils gouvernaient dans l’orbite de Rome.

Pour terminer, A. Dalla Rosa (p. 190‑216) s’est intéressé à la nature de l’imperium maius et de la provincia d’Auguste et à l’institutionnalisation de ses pouvoirs. L’auteur tente de dépasser les points de vue polarisés, encore sujets à débats, entre ceux qui, en se fondant principalement sur le livre 53 de Dion Cassius, pensent qu’Auguste reçut en 23 av. J.-C., une fois pour toutes, un imperium maius général sur les proconsuls et ceux qui, en se fondant sur le programme politique de restauration de la République mis en avant par le Princeps lui-même dans les Res Gestae, limitent la portée de l’octroi de 23 et pensent que la concession de l’imperium maius s’est faite progressivement et plus tard, sous Auguste, voire même sous Tibère. En se fondant sur un réexamen du texte de Dion Cassius, mis en perspective avec des découvertes récentes comme le senatus consultum de Cn. Pisone patre et un papyrus, contenant un fragment de la laudatio funebris d’Auguste pour Agrippa et sur une réinterprétation de l’inscription du trophée de la Turbie[4] qui ne contient pas le nom de certains peuples alpins, les Norici, conquis par P. Silius Nerva alors proconsul de l’Illyricum, A. Dalla Rosa conclut à l’existence de certaines limitations dans l’exercice de l’imperium maius. Selon lui, celles-ci tiennent principalement à la nécessité de missions particulières (telles que le suggère le senatus consulte de Cn. Pisone patre) qui laissaient vraisemblablement au proconsul en place la gestion des affaires administratives ordinaires, et à celle d’être physiquement présent dans la ou les provinces proconsulaires en question, ce qui expliquerait que la conquête des Norici se soit faite sous les auspices de Silius Nerva en 16 av. J.-C et non sous ceux d’Auguste, alors à Rome. Par-là, l’auteur offre une interprétation par laquelle il essaie de réconcilier le point de vue de Dion Cassius, qui plaide pour une innovation radicale, avec la restauration intentionnelle des pratiques institutionnelles républicaines qui sont montrées par les sources dans les premières années du Principat. Il conclut que la tradition républicaine a pesé plus lourd que ce qui est suggéré par Dion Cassius et que les dispositions de 23 av. J.-C. forment un compromis entre le respect des institutions républicaines et les besoins du nouveau régime autocratique. Cependant, elles n’étaient que le point de départ et non l’aboutissement d’un processus de définition du pouvoir suprême de commandement de l’empereur.

Finalement, cet ouvrage est d’un grand intérêt pour une compréhension plus fine des origines et du fonctionnement de la provincia et de son commandement à l’époque républicaine, qui met en lumière notamment le rôle décisif du Sénat dans l’attribution des commandements, l’autonomie dont jouissaient les proconsuls dans l’exercice de leurs fonctions, et comment l’époque augustéenne a pu représenter un essai d’adaptation, de transition, vers un système plus centralisé et autocratique. On peut regretter cependant, que les contributeurs n’aient pas rédigé dans leur langue maternelle ainsi que l’absence d’une conclusion générale à ce riche opus.

 

Françoise des Boscs, IRAA UAR 3155, Université de Pau et des Pays de l’Adour

Publié dans le fascicule 1 tome 125, 2023, p. 264-269.

 

[1]. Tite-Live, 44, 17, 9-10.

[2]. P. W Freeman, “On the Annexation of Provinces to the Roman Empire”, Classics Ireland 5, 1998, p. 30-37.

[3]. Transalpine Gaul. The Emergence of a Roman Province, Leyde 1976.

[4]. CIL V 7817 ; liste donnée également par Pline, HN, 3, p. 137-138.