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Connu jusqu’à présent pour ses travaux sur la piraterie dans l’Antiquité tardive, David Álvarez Jiménez (DAJ) nous livre ici un opus magnum de 510 pages sur l’histoire des jeux du cirque dans l’Antiquité, divisé en deux grandes parties et accompagné de vingt-huit figures, toutes en noir et blanc.

L’ouvrage débute par un prologue (p. 11‑16) de David Hernández de la Fuente (DHF). Ce dernier part du constat que les rencontres sportives, en particulier les matchs de football, occupent de nos jours une place importante parmi les divertissements collectifs de nos sociétés occidentales. Or, selon DHF, ce seraient les Romains qui auraient inventé le concept même de loisir et les spectacles populaires de masse. Après avoir évoqué différents points de vocabulaire, DHF présente l’auteur de ce livre et les principales thématiques qu’il aborde. Dans l’ensemble son propos est intéressant, mais il fait une remarque à la p. 13 pour le moins discutable : « sin duda el espectáculo favorito de las masas eran las carreras del Circo Máximo, heredadas del mundo griego, junto con los juegos gladiatorios, una bárbara derivación de los agones luctatorios del atletismo griego ». Si l’origine de la gladiature, comme celle des courses de chars romaines, a donné lieu à plusieurs débats scientifiques, les nombreux travaux de J.-P. Thuillier ont bien montré l’influence des pratiques sportives étrusques sur les premières compétitions hippiques et athlétiques de la Rome ancienne[1]. Quant à la gladiature, la plupart des chercheurs situent ses origines en Italie[2] et elle n’a, à priori, aucun rapport direct avec l’athlétisme grec.

Vient ensuite l’introduction de DAJ (p. 17‑22) qui commence par évoquer la passion des Romains pour les courses de chars, un phénomène qu’il compare, comme d’autres historiens modernes[3], à l’engouement que suscite de nos jours le football à travers le monde. DAJ apporte ensuite un certain nombre de précisions et rappelle, par exemple, que les jeux du cirque ne doivent pas être confondus avec les combats de gladiateurs, comme c’est encore trop souvent le cas dans l’esprit du grand public. Il détaille également les sources historiques disponibles sur ce sujet et les difficultés d’interprétation qu’elles posent, en particulier les textes littéraires. Cette introduction se termine par une présentation du plan de l’ouvrage et des remerciements. Nous avons trouvé dommage que DAJ n’ait pas pris la peine d’exposer, même succinctement, les travaux antérieurs sur le cirque romain et ses spectacles.

La première partie « Un paseo por la historia del mayor espectáculo del mundo » est la plus longue de l’ouvrage, soit plus de 300 pages (p. 23 à 325). Divisée en neuf sections d’inégale longueur, cette partie chronologique retrace l’histoire des courses de chars, de la domestication du cheval, dont DAJ situe les prémices dans les steppes eurasiatiques au IVe millénaire a.C. (p. 24), jusqu’à la mort de l’empereur byzantin Maurice en 602 p.C. Eu égard au sous-titre de ce livre, « una historia de Roma a través del circo », le choix de ces deux bornes chronologiques paraît pour le moins surprenant. D’une part, la domestication du cheval est bien antérieure à la fondation de Rome et aux premières courses de chars qui y auraient eu lieu peu de temps après. D’autre part, pourquoi avoir choisi l’année 602 comme borne chronologique finale de cette étude ? DAJ justifie ce choix en faisant référence à l’ouvrage de A. H. M. Jones, paru en 1964[4], alors que plus aucun texte ne mentionne de course de chars dans le Circus Maximus de Rome après le milieu du VIe siècle p.C.[5], du moins à notre connaissance, tandis que l’hippodrome de Constantinople aurait été utilisé jusqu’au XIIe, voire jusqu’au tout début du XIIIe siècle p.C., pour l’organisation de courses hippiques ou d’autres spectacles[6]. En tout cas, les deux premières sections « La génesis de las cuadrigas. El mundo de los carros de combate » (p. 24-30) et « Los antecedentes griegos del circo romano » (p. 30-35) nous semblent superflues. Tout au plus, certains de ces aspects auraient pu être abordés, mais beaucoup plus succinctement, en introduction. À notre avis, et par conformité avec le titre de l’ouvrage, la première partie aurait très bien pu ne commencer qu’à partir de la troisième section « El circo en la Roma monárquica y republicana » (p. 35-54) dans laquelle l’auteur retrace l’histoire des jeux du cirque, de l’époque des Rois jusqu’à la mort de Jules César, en suivant à peu près un ordre chronologique. Différents points sont abordés : les premières courses de chars à Rome, la pompa qui les précédait, la question de leur coût… La section suivante « Augusto, maestro de espectáculos » (p. 54-64) est consacrée à la période augustéenne qui, il est vrai, constitue une étape importante dans l’histoire du Grand Cirque et de ses spectacles à Rome. Nous avons relevé une erreur à la p. 63. Selon DAJ, « el principal aporte de Augusto en este ámbito fue la monumentalización del pulvinar del Circo Máximo. Prosiguiendo con lo dispuesto por Julio César, conectó este palco con su propria residencia, que se situaba en el cercano Palatino (RG 19.1) ». L’emplacement exact du puluinar édifié sur ordre d’Auguste demeure inconnu, mais aucun élément tangible n’indique qu’il était relié à sa demeure sur le Palatin[7]. Dans la section suivante « Los juegos circenses en el Alto Imperio romano » (p. 64-124), DAJ retrace de manière chronologique l’attitude des différents empereurs romains à l’égard des jeux du cirque depuis Auguste jusqu’à Alexandre Sévère. Nous avons constaté une autre erreur à la p. 90. Selon l’auteur : « en relación con los espectáculos circenses, lo más sonado que nos cuentan las fuentes es el supuesto idilio que mantuvo con Paris, pantomimo y bailarín de la facción de los verdes, el color favorito de Domiciano. Como se detallará más adelante, las cuatro facciones del circo contaban entre sus filas con pantomimos, artistas del mundo flotante que en las pausas entre una carrera y otra, a través de su expresión corporal, representaban escenas e historias que levantaban auténticas pasiones en las gradas ». Il faut préciser tout d’abord que plusieurs pantomimes ont porté le nom de Pâris. Celui qui fut contemporain de Domitien est surnommé par les historiens modernes Pâris II, afin de le distinguer de Pâris I qui aurait été exécuté sur ordre de Néron[8]. Ensuite, les pantomimes ne faisaient pas encore partie des factions du cirque à l’époque de Domitien, comme ce fut le cas effectivement par la suite à Constantinople, mais seulement à partir de la fin du Ve siècle p.C.[9]. DAJ a été manifestement induit en erreur par un témoignage de Malalas (cf. Chronog., 10.49). Or, comme l’a déjà souligné A. Cameron, il s’agit là d’un anachronisme[10]. D’ailleurs, les autres textes d’époque romaine cités par DAJ à ce sujet (cf. Juv., Sat., 7.86-87 ; Mart., Ep., 11.13 ; Suet., Dom., 3.1 ; C.D. 67.3.1) ne font nullement référence à une quelconque appartenance de Pâris à la faction des Verts. Enfin, les pantomimes ne se donnaient pas en spectacle dans le cirque entre deux courses, mais dans des théâtres ou des demeures privées. Le Grand Cirque de Rome en particulier, de par sa forme et ses dimensions, n’aurait permis qu’à un petit nombre de spectateurs d’apprécier la gestuelle du danseur. De plus, ce monument, comme les autres cirques, ne possédait pas les qualités acoustiques des théâtres. La section suivante « La provincialización de la competición ecuestre romana » (p. 124-147) traite des jeux du cirque dans différentes provinces, en particulier, dans la Péninsule Ibérique, mais aussi à Alexandrie ou Antioche. La septième section, « Los espectáculos circenses durante la Crisis del siglo III y el Bajo Imperio romano » est particulièrement longue (de la p. 147 à la p. 240, soit près de 100 pages). Si certains passages sont intéressants, sa lecture est un peu pénible, car DAJ a tendance à multiplier les digressions pour parler d’histoire politique ou militaire. Dans la huitième section, « El circo en el Occidente posromano » (p. 240‑265), l’auteur aborde la question du maintien puis de la disparition des courses de chars dans ce qu’il qualifie d’Occident « post-romain », mais comme il le précise à juste titre, notre documentation est inégale selon les régions. La section « El circo en el mundo bizantino » (p. 266-325) clôt la première partie de ce livre et porte essentiellement sur les différents heurts, en lien avec les factions, qui ont éclaté dans l’hippodrome de Constantinople, ou dans d’autres cités de l’Empire byzantin, entre 491 et 602 p.C. L’auteur s’attarde en particulier sur la révolte dite de Nika en 532 p.C. (p. 288-295). Il s’appuie principalement sur les articles de J. B. Bury (1897)[11] et de G. Greatrex (1997)[12]. Signalons que dans l’ouvrage plus récent de G. Dagron, plusieurs pages sont consacrées aussi à cet événement[13].

La seconde partie « El mundo del circo romano » est deux fois plus courte que la première (p. 327-481, soit un peu plus de 150 pages). Cette partie, plutôt thématique, se divise en quatre sections d’inégale longueur. Dans la première, « La pasión por el circo » (p. 327 à 380), l’auteur cite différentes sources, notamment des textes, qui témoignent de l’engouement suscité par les courses de chars dans les empires romain et byzantin. Ce phénomène est également confirmé par la présence de cirques, ou parfois simplement d’espaces voués à des compétitions hippiques, dans plusieurs cités de l’Empire romain (p. 329-330). DAJ aborde également la question du nombre de spectateurs dans le Circus Maximus (p. 330), sujet sur lequel il revient aux p. 382-383. Comme il le précise lui‑même, les chiffres mentionnés dans les textes anciens ont été amplement discutés par les historiens modernes, mais il aurait fallu préciser que le Circus Maximus a connu plusieurs phases de réfection et d’agrandissement au cours de sa longue histoire, notamment à la suite de différents incendies. Le nombre de places offertes au public a donc évolué au gré de ces transformations. En ce qui concerne l’époque trajane, M. Buonfiglio a proposé, dans un article paru récemment, une fourchette comprise entre 200 000 et 225 000 spectateurs[14]. DAJ en vient ensuite aux hurlements de la foule lors des courses du Grand Cirque (p. 339). Afin de donner au lecteur une idée du niveau sonore atteint en ces circonstances, il fait la comparaison avec les stades actuels et cite même des données chiffrées dans la section suivante (p. 383). Signalons que J. Nelis-Clément, avec l’aide d’un ingénieur acousticien, avait proposé plusieurs estimations du volume sonore produit par les hurlements de la foule dans le Grand Cirque[15]. Dans la deuxième section « El circo como espacio de competición » (p. 380‑404), DAJ décrit notamment les principaux éléments architecturaux du Grand Cirque de Rome (p. 382‑391) et de l’hippodrome de Constantinople (p. 391-393). La manière dont les spectateurs se répartissaient dans les gradins est aussi abordée, quoiqu’assez brièvement. DAJ décrit à la fin de la section les activités marchandes et les divers services proposés aux abords des cirques. Le chapitre suivant « Los actores del circo » (p. 404-440) est consacré aux différents métiers que comprenaient les factions du cirque. DAJ, qui s’appuie en grande partie sur l’étude de J. Nelis-Clément[16], s’attarde plus longuement sur les cochers (p. 413‑429), mais il s’intéresse aussi aux chevaux de course (p. 429‑434). DAJ commet là encore quelques erreurs. Par exemple, les personnages représentés sur la figure 17 de la p. 439 ne sont pas des pantomimes puisqu’ils portent un masque à bouche ouverte, et non fermée[17]. Quant au personnage de la figure 18, à propos duquel DAJ a un doute, il ne s’agit nullement là encore d’un pantomime, mais du « personnage à banderoles » comme l’a surnommé J. Nelis‑Clément[18], et dont DAJ décrit pourtant bien le rôle à la p. 412. Enfin, dans la dernière section « Un día en las carreras » (p. 441-481), DAJ se propose de reconstituer le déroulement des jeux du cirque à Rome, de leur annonce à la population jusqu’à la fin des spectacles. Il évoque ainsi différents aspects : diffusion des programmes, confort du public dans les gradins, recours de certains passionnés à l’astrologie pour tenter de connaître les résultats des courses à l’avance, utilisation de la magie pour éliminer des rivaux… Nous avons trouvé intéressant et instructif la comparaison que fait DAJ, aux p. 441-442, entre le nombre de jours de courses mentionné dans le calendrier de Philocalus, datant de 354 p.C., et le nombre de jours de matchs de football de nos jours en Espagne sur une année. DAJ s’appuie sur des sources d’époques républicaine, impériale ou byzantine afin de reconstituer cette journée, au risque de faire des anachronismes, voire des erreurs. Par exemple, et contrairement à ce qu’il prétend aux p. 446 et 458, les pantomimes ne prenaient pas part à la pompa circensis à Rome.

Suivent deux annexes. D’une part, la liste des empereurs romains et byzantins jusqu’au règne de Maurice (p. 483-484), d’autre part une traduction en espagnol de la longue inscription qui retrace la carrière du cocher Dioclès (p. 485‑487)[19]. L’ouvrage se termine par la bibliographie (p. 489 à 510) dans laquelle sont mentionnées les sources primaires (littéraires, épigraphiques, numismatiques et papyrologiques) et les sources secondaires, soit 162 références en espagnol, anglais, italien, français et allemand.

Si ce livre comporte quelques passages intéressants, il présente aussi malheureusement bien des imperfections, tant sur la forme que sur le fond. D’une manière générale, DAJ a tendance à multiplier les longues digressions, en particulier dans la première partie, ce qui n’en facilite pas la lecture, surtout pour un lecteur non hispanophone. Comme nous l’avons déjà laissé entendre, le plan choisi est assez discutable, du moins déséquilibré. La première partie est deux fois plus longue que la seconde et certaines sections, particulièrement denses, auraient mérité d’être divisées en plusieurs sous-parties avec des sous-titres. Si les références aux sources primaires sont le plus souvent mentionnées dans le corps du texte entre parenthèses, c’est loin d’être toujours le cas pour les sources secondaires. Nous aurions apprécié d’avoir des notes détaillées, soit en bas de page soit à la fin de chaque chapitre. Il est également regrettable que ce livre de 510 pages ne contienne pas d’index. De même, l’absence d’une conclusion finale mettant en exergue les principaux points de cette étude est à la fois surprenante, mais aussi très critiquable. Enfin, on reprochera surtout à l’auteur plusieurs affirmations discutables et parfois même totalement erronées. Pour l’ensemble de ces raisons, nous sommes au regret d’écrire qu’il nous paraît bien difficile de recommander la lecture de cet ouvrage, encore moins à un profane en la matière qui risquerait d’être induit en erreur sur bien des points.

Sylvain Forichon, Université Bordeaux Montaigne,, UMR 5607, Institut Ausonius

Publié dans le fascicule 1 tome 122, 2020, p. 321-326

 

[1]. Voir par exemple plusieurs de ses articles réunis dans : J.-P. Thuillier, Allez les Rouges ! Les jeux du cirque en Étrurie et à Rome. Textes réunis par H. Dessales et J. Trinquier, Paris 2018.

[2]. Pour un résumé des différentes théories sur l’origine de la gladiature : G. G. Fagan, The Lure of the Arena : Social Psychology and the Crowd at the Roman Games, Cambridge 2011, p. 7-8, n° 19.

[3]. J.-P. Thuillier, « L’organisation des Ludi circenses : les quatre factions (République, Haut-Empire) » dans K. Coleman, J. Nelis-Clément éd., L’organisation des spectacles dans le monde romain, Vandoeuvres-Genève 2012, p. 173-220, p. 173-177.

[4]. A. H. M. Jones, The Later Roman Empire (284-602) : a Social, Economic and Administrative Survey, Oxford 1964.

[5]. J. H. Humphrey, Roman Circuses: Arenas for Chariot Racing, Berkeley-Los Angeles 1986, p. 131 et A. Puk, Das römische Spielewesen in der Spätantike, Berlin 2014, p. 168.

[6]. G. Dagron, L’hippodrome de Constantinople jeux, peuple et politique, Paris 2011, p. 25-28.

[7]. J.-Cl. Golvin, « Réflexion relative aux questions soulevées par l’étude du puluinar et de la spina du Circus Maximus » dans J. Nelis-Clément, J.-M. Roddaz éd., Le cirque romain et son image, Bordeaux 2008, p. 80.

[8]. M.-H. Garelli, Danser le mythe : la pantomime et sa réception dans la culture antique, Louvain 2007, p. 194.

[9]. A. Cameron, Circus Factions : Blues and Greens at Rome and Byzantium, Oxford 1976, p. 193‑196.

[10]. A. Cameron, op. cit., p. 194-195.

[11]. J. B. Bury, « The Nika Riot », JHS 17, 1897, p. 92-119.

[12]. G. Greatrex, « The Nika Riot : A Reappraisal », JHS 117, 1997, p. 60-86.

[13]. G. Dagron, op. cit., p. 157-161.

[14]. M. Buonfiglio, « Traiano e la ricostruzione del Circo Massimo » dans Traiano : Costruire l’impero, creare l’Europa, Rome 2017, p. 230.

[15]. J. Nelis-Clément, « Le cirque romain et son paysage sonore » dans J. Nelis‑Clément, J.‑M. Roddaz éd., op. cit., p. 452, n° 210.

[16]. J. Nelis-Clément, « Les métiers du cirque, de Rome à Byzance : entre texte et image », CCG 13, 2002, p. 265-309.

[17]. Sur le masque à bouche fermée des pantomimes : R. Wyles, « The Symbolism of Costume in Ancient Pantomime » dans E. Hall, R. Wyles éd., New Directions in Ancient Pantomime, Oxford 2008, 61-86, p. 67 et M.-H. Garelli, op. cit., p. 219-222.

[18]. J. Nelis-Clément, op. cit., 2002, p. 282‑284.

[19]. CIL, VI, 10048 = ILS 5287 = AE 2008