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Figure majeure de la mystique rhénane au XIIIe siècle, sainte Gertrude d’Helfta (1256-1302) laisse derrière elle un immense héritage spirituel. Les Sources chrétiennes avaient déjà publié, de 1968 à 1986, une édition historique des cinq livres du Héraut de l’Amour divin. Or, en 2006, vingt ans après la publication du tome V du Héraut, la surprenante découverte d’un manuscrit portant un titre erroné à Leipzig (le L 827) propose un nouveau prisme de lecture sur ce patrimoine littéraire : rédigé du vivant de la sainte en 1289[1], avant le Héraut, c’est le plus ancien témoin du corpus gertrudien. Cet inattendu « tome VI », intitulé Le manuscrit de Leipzig : Florilège – Mémorial de l’abondance de la suavité divine, première partie, que les Sources chrétiennes publient aux éditions du Cerf en octobre 2023, est donc paradoxalement un retour aux sources, et il apporte de précieuses révélations sur la genèse de la rédaction des œuvres gertrudiennes. Riche, dense, profondément mystique, écrit à plusieurs voix, le texte latin a brillamment et conjointement été établi par Elena Tealdi, docteur en histoire du christianisme et Sr Marie-Hélène Deloffre, normalienne, agrégée de lettres modernes et moniale à l’Abbaye Saint-Michel de Kergonan. Cette dernière a également rédigé l’importante introduction de cet ouvrage, ainsi que traduit et annoté le texte latin.

L’introduction, qui représente presque la moitié du livre (p. 9-147), s’attarde longuement et à juste titre, sur le contenu du L 827, où les écritures sont croisées, et les regards, pluriels et complices.

Ce manuscrit est composé de 150 folios in quarto (fol. 1r-148v), répartis en dix-neuf cahiers : il présente d’abord une courte Vie de Sainte Barbe (fol. 1r-4v) – sans rapport apparent avec la suite du codex – ; celle-ci est suivie du Florilège Ducam eam (fol. 8r-24r), qui est attribué à Gertrude et s’inscrit dans une démarche exégétique : textes patristiques sur la vie intérieure (Bernard de Clairvaux, Augustin d’Hippone, Pseudo-Augustin, Grégoire le Grand, Richard de Saint-Victor, et même Isidore de Séville), qui commentent « des versets de l’Écriture riches de doctrine spirituelle », et que l’auteur complète par ses propres réflexions, en « cherchant à articuler logiquement l’enseignement des différents Pères et à l’appliquer aux expériences spirituelles dont elle avait connaissance »[2]. Suivent une Postface et le Prologue du Mémorial (fol. 24v-25v), où Gertrude invite le lecteur à accueillir la suite de l’ouvrage avec une dévotion attentive[3], pour en tirer un grand profit spirituel[4]. C’est dans ce Prologue qu’apparaît l’intitulé Mémorial de l’abondance de la suavité divine[5], titre que l’auteur attribue au Christ lui-même[6]. Après ce Prologue, une Préface (fol. 25v-27v) retrace la genèse de l’œuvre : l’auteur – cette fois la moniale anonyme responsable de l’édition – raconte « comment son héroïne, Gertrude, fut inspirée de coucher par écrit – « de ses propres mains »[7] – ses expériences spirituelles (premier livre), puis de les confier à une consœur – elle‑même –, et comment cette consœur, d’abord encouragée par l’abbesse Gertrude dans la rédaction d’un deuxième livre, a poursuivi sa tâche en secret après la maladie de cette dernière, ce qui a donné lieu à un troisième livre »[8]. À cette Préface succède le Premier Livre (fol. 27v-53r) du Mémorial de l’abondance de la suavité divine, composé de trente-quatre chapitres. Les deuxième et troisième livres (fol. 53r-148r) annoncés dans la Préface par la Sœur N. – chapitres XXXV à CLXXXIX –, ne figurent pas dans la présente édition.

Sr Marie-Hélène Deloffre s’attarde ensuite sur la question délicate de l’attribution des différentes parties de l’œuvre. Le L 827 présente en effet la particularité d’avoir été écrit à plusieurs voix, les pronoms-sujets oscillant de la 1re à la 3e personne, selon qu’il s’agisse de Gertrude (Florilège, postface et prologue, premier livre du Mémorial), ou de l’une de ses consœurs, sœur N.[9], qui se nomme elle‑même compilatrix hujus operis (préface, deuxième et troisième livres), qui rapporte, organise, met en forme. Cependant, dans les parties écrites par cette consœur de Gertrude, plusieurs indices stylistiques ou thématiques soulèvent des interrogations sur le statut précis de la rédactrice ; la question de l’auctorialité peut être légitimement soulevée : cette « sœur N. » est-elle simplement la secrétaire de Gertrude, ou bien un véritable auteur ? En effet, dans les parties attribuées à la visionnaire, Gertrude possède un style « original, lyrique, à la limite de la poésie ». Son récit est cadencé au rythme des heures liturgiques. Et quand sœur N. écrit, l’écriture revêt à son tour un caractère qui lui est propre, où « le récit alterne avec la prière », le style est « érudit, didactique et plus prosaïque », les épisodes sont « juxtaposés, composés de manière semblable »[10]. Sr Marie-Hélène Deloffre analyse donc avec finesse cette question de l’auctorialité, mettant en relief à la fois la personnalité de Gertrude, celle de sœur N., tout en considérant l’image de la communauté d’Helfta, ses tensions internes et ses relations parfois tumultueuses avec son entourage. En définitive, cette collaboration entre Gertrude et l’une de ses consœurs fait de ce manuscrit un témoin original de cette vie régulière, rythmée sur la liturgie des heures, où l’écriture est vécue à la fois comme un acte d’obéissance et de charité envers la communauté.

Une large part de l’introduction est également accordée à la spiritualité de Gertrude, entièrement centrée sur le Cœur du Christ, profondément liturgique et intensément affective (p. 43-103). Afin de comprendre cette théologie spirituelle « inchangée » par rapport au Héraut, le Mémorial est analysé selon une approche à la fois philologique et théologique, à la lumière des Pères de l’Église et d’une solide bibliographie (détaillée p. 345-367). Sont ainsi successivement expliqués « une mystique liturgique intériorisée », « une religion du cœur », « les harmoniques de l’union » (la mystique nuptiale), « les conditions de l’union », la « suppléance » et « un christocentrisme trinitaire ». Pour n’en citer que quelques-unes, les notions de « blessure spirituelle de l’amour divin »[11] – l’expression cor vulneratum a d’ailleurs été traduite avec autant d’audace que de justesse par « cœur transvulnéré »[12]–, d’« inhabitation », de « déification », de « fruition », de « dissemblance et ressemblance » sont expliquées avec finesse, et les titres de certains chapitres les illustrent particulièrement : ainsi l’on pourra apprécier, entre autres, ceux des chapitres IV, ad te in intima, « vers toi, à l’intime de mon être » ; V, vulnera tua in corde meo, « tes plaies sur mon cœur » ; IX, ad serenum emendacionis, « vers le beau temps de ton repentir » ; XIV, botrus divine suavitatis, « la grappe de la suavité divine » ; XXII, nectarei torrentes tue mellee divinitatis, « les torrents du nectar de ta divinité douce comme le miel » ; XV, ut per eumdem omnis negligencia mea plene suppleatur, « que par lui toute ma négligence soit pleinement suppléée » ; XVI, ut ad supradictum donum michi adderetur [tante fruicionis] suavitas, « au don s’est ajoutée pour moi la jouissance d’une douceur »…

La facture du style gertrudien rend son latin souvent difficile d’accès, aussi la traduction du L 827 a de toute évidence relevé de la gageure : celle que propose ici Sr Marie-Hélène Deloffre, à la fois fidèle, rigoureuse et élégante, rend cette littérature mystique accessible au public, en lui offrant un texte de belle tenue littéraire. En outre, la traductrice, en attribuant un titre à chaque chapitre – reprise d’un syntagme emblématique du passage – a eu une initiative fort judicieuse étant donné la richesse sémantique du contenu et son caractère volontiers abscons : cette initiative a permis de mieux comprendre la théologie spirituelle de Gertrude en mettant l’accent sur une notion mystique particulière.

En revanche, la mise en page de cette édition aurait probablement gagné à être moins dense dans les éléments qu’elle dispose « côté latin » : l’apparat critique y occupe une place non négligeable, ce qui rend certaines pages assez chargées, puisque se chevauchent apparat critique, apparat biblique et notes infrapaginales, qui renvoient elles-mêmes à l’introduction (et vice versa). Or le texte de Gertrude, complexe et parfois difficile à comprendre, aurait mérité d’être éclairé par des notes explicatives directement accessibles et plus nombreuses, sans qu’il y ait eu besoin de se référer de nouveau à l’introduction. On regrette enfin de ne pas avoir accès à la suite du Mémorial (livres II et III), dont il est pourtant abondamment question dans l’introduction, afin d’avoir une vision d’ensemble sur le texte et de mieux comprendre la voix de la sœur N. par rapport à celle de Gertrude.

Préquel du corpus gertrudien, ce tome VI reste en définitive une perle rare, tant par le côté totalement fortuit de sa découverte il y a tout juste vingt ans, que par sa qualité d’écrit fondateur, alors même que le reste des œuvres spirituelles était déjà connu du grand public. Le défi qui consistait à en définir l’ancrage et l’influence, tout autant que la richesse littéraire et spirituelle, a été relevé avec brio par Elena Tealdi et Sr Marie-Hélène Deloffre, qui ont su faire briller une fois encore la légitime réputation des Sources chrétiennes.

 

Blandine de Germay, Université Bordeaux Montaigne
Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 304-37

 

[1]. Post octavum annum accepte gracie, fol. 25v, p. 222-224, en 1289, c’est-à-dire huit années après avoir eu sa vision du Christ, en 1281.

[2]. Voir introduction, p.14.

[3]. Intenta devocione, Postface, fol.25r.

[4]. Ad augmentandam edificacionem et tantam devocionem, Postface, fol.25r.

[5]. Memoriale habundancie divine suavitatis mee, prologue, fol.25r.

[6]. Per quod verbum intellexi divinum velle imponi libello isti tale nomen, prologue, fol.25r.

[7]. Suis manibus scripsit, préface, fol.25v.

[8]. Voir Préface, p. 15.

[9]. Il s’agirait, selon l’hypothèse la plus vraisemblable, de Mechtilde de Wipra, maîtresse des novices à Helfta, érudite et estimée par Gertrude : voir introduction, p. 21.

[10]. Voir introduction, p. 27.

[11]. Gertrude s’inscrit de manière originale dans une évolution qui part de la dévotion médiévale aux plaies du Christ – les « trous du corps » (foramina corporis) – vers la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, voir p. 91-92.

[12]. Voir introduction, p. 95.