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Dans cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2021, l’a. étudie les rapports de la cité athénienne avec son élite sociale entre l’époque classique et la haute époque hellénistique. Il se questionne sur les actions individuelles des citoyens (surtout des riches en réalité, puisqu’il adopte une définition restrictive de l’évergésie, impliquant nécessairement un service financier) et la reconnaissance publique qu’ils reçoivent ou non en échange, les types de personnages honorés et les honneurs ou privilèges accordés. Il décèle ainsi une transformation majeure de la démocratie athénienne dans le courant du IVe s.[1] : la cité, d’abord farouchement attachée au principe de l’isonomie, refuse aux citoyens faisant des dons d’argent pour la communauté de recevoir en échange de la reconnaissance publique, sous la forme de pouvoir politique ou d’honneurs par exemple. Les ordres social et politique sont ainsi strictement séparés. À partir de la fin des années 360, ce modèle politique se mue en un nouveau type de démocratie, qui a fait école à l’époque hellénistique : le peuple accepte l’évergétisme civique, c’est-à-dire d’entrer dans une relation d’échange de bons procédés entre l’élite sociale, qui rend des services financiers à la cité sans y être obligée et qui reçoit en échange des honneurs publics et un accès privilégié aux magistratures évergétiques (celles dans lesquelles des dons d’argent étaient attendus). Le dèmos consent à ce que les ordres social et politique s’entrecroisent.

La période charnière de cette transformation se situerait entre les années 360 et 340, lorsqu’Athènes doit faire face à une crise financière sans précédent, poursuivant ses ambitions hégémoniques alors qu’elle ne peut plus compter sur les revenus issus de son empire maritime. Elle entend alors susciter la générosité des citoyens aisés en mettant en place une série de réformes, qui marquent l’abandon progressif du système des liturgies, devenu inefficace en raison des contraintes trop pesantes sur les riches, au profit de l’évergétisme civique. Il ne s’agit pas pour autant d’une oligarchisation des institutions politiques ou de l’apparition d’un régime des notables, contrairement à ce que pensent certains historiens : du moins jusqu’au milieu du IIIe s. (limite chronologique inférieure choisie par l’a. pour son étude), Athènes reste une démocratie (certes différente de celle de l’époque classique), dans laquelle le peuple est souverain : il décide quel personnage sera honoré et quels privilèges lui seront accordés, gardant donc la main sur le processus.

L’a. étudie cette transformation sur un temps plus long que ne l’indique le titre : du Ve s. (après les guerres médiques) au milieu du IIIe s. Il mobilise les sources littéraires (essentiellement les orateurs attiques), épigraphiques (surtout les décrets honorifiques de la cité et des groupes subciviques [tribus, dèmes, phratries, génè, etc.], ainsi que les dédicaces privées mentionnant des honneurs reçus) et, dans une moindre mesure, archéologiques (monuments funéraires, vestiges d’habitations, monuments chorégiques et agonothétiques, statues‑portraits).

Le livre est construit autour de trois parties, avec une conclusion intermédiaire résumant les deux premières. Quatre annexes complètent l’ouvrage, rassemblant les sources consignant les honneurs publics accordés à des citoyens (à l’exception des citoyens naturalisés qui ne vivaient pas à Athènes) entre 480 et 250 environ : décrets honorifiques de la cité pour des citoyens gravés sur la pierre ; décrets honorifiques des groupes subciviques pour des citoyens gravés sur la pierre ; statues accordées par la cité à des citoyens ; décrets honorifiques de la cité pour des citoyens préservés dans les sources littéraires. Dans ces annexes, l’a. résume le contenu car il a renoncé à fournir le texte grec et la traduction, par manque de place. L’ouvrage se clôt par une dense bibliographie, suivie d’index.

Une longue introduction (p. 3-24) permet de saisir les enjeux historiographiques de la thématique. Le sujet n’est pas neuf, bien des chercheurs ayant réfléchi à l’apparition de l’évergétisme civique ou aux transformations de la démocratie athénienne entre l’époque classique et l’époque hellénistique (pour n’en citer que quelques‑uns : M. Faraguna, S. Lambert, Fr. Quass, Ph. Gauthier, Chr. Habicht, M. Domingo Gygax). L’a. entend croiser ces deux aspects afin de voir comment ils interagissent. Par rapport à ses prédécesseurs, sa démarche est originale dans son attention aux documents émanant des groupes subciviques (les dèmes en particulier) et pas seulement à ceux émis par la cité, et dans sa perception du milieu du IVe s. (au sens large) comme période charnière, alors que la plupart des savants accordent cette place à la guerre du Péloponnèse.

Dans la première partie (p. 25-174), l’a. prend en considération la période entre 480 et 360 environ. Il souligne la très grande retenue du dèmos en matière d’honneurs accordés à des citoyens pour des services individuels : méfiant envers l’ambition personnelle et attaché à l’isonomie, le peuple décide rarement d’honorer des citoyens et n’autorise la monumentalisation des honneurs (sous la forme de décrets gravés sur la pierre ou de statues) que dans des cas exceptionnels, et jamais pour des services d’ordre financier. Les choses changent à partir du dernier tiers du Ve s., en raison de la situation de crise interne et externe que traverse la cité dans cette phase finale de la guerre du Péloponnèse : les honneurs publics pour les citoyens sont plus fréquents et se concentrent sur deux types d’individus, à savoir les stratèges exceptionnels qui, par leur victoire, redonnent de l’espoir aux Athéniens, et les citoyens qui se sont rendus utiles à la démocratie en 415 (scandale des Hermocopides), 411 et 404/3 (épisodes oligarchiques), permettant la restauration de la démocratie et de la concorde. Les statues de bronze accordées à certains stratèges dans le premier tiers du IVe s. se situent dans le même cadre (une cité en crise, profondément divisée et dont le sentiment de supériorité est ébranlé) et obéissent à la même logique : renforcer l’endurance à la guerre et la cohésion à l’intérieur de la cité. Mais il n’y a pas encore de relation de réciprocité entre le peuple et le citoyen ayant rendu des services financiers ; autrement dit, l’évergétisme civique n’existe pas.

L’attachement à l’isonomie explique aussi le très faible nombre de monuments qui servent à la représentation personnelle dans l’espace public (statues-portraits, dédicaces privées, monuments funéraires, etc.). À partir du dernier tiers du Ve s. cependant, on retrouve des monuments funéraires privés ornés de reliefs figurés assez coûteux, ce qui s’explique là encore par la guerre du Péloponnèse : les dévastations de l’Attique et l’épidémie engendrent des pertes humaines très importantes que les citoyens ressentent le besoin de commémorer.

Pendant toute cette période, le dèmos place les actions financières des riches sous le signe de la contrainte et de l’obligation (eisphorai, liturgies). Mais ce système atteint ses limites : alors que durant la pentécontaétie, la cité pouvait compter sur les revenus provenant de la ligue de Délos, la pression financière sur l’élite sociale dans le dernier tiers du Ve s. augmente considérablement, avec les énormes coûts engendrés par la guerre du Péloponnèse. Les riches sont de plus en plus sollicités par les eisphorai, qui viennent s’ajouter aux liturgies. En réaction, ils adoptent des stratégies d’évitement (dissimulation de leur fortune, recours à l’antidosis par exemple). Des voix s’élèvent contre les liturgies, vues comme un instrument utilisé par le peuple pauvre et cupide pour exploiter les riches (le Vieil Oligarque). L’élite sociale ressent le manque d’une contrepartie, et certains réclament du pouvoir politique (Alcibiade) ou l’obtiennent par la force (les oligarques de 411). Pendant toute la première moitié du IVe s., la pression fiscale sur les riches se fait plus forte encore, car les dépenses pour la guerre restent importantes alors qu’Athènes ne peut plus compter sur le tribut versé par ses alliés. En 356, la loi de Leptine abolit l’atélie pour les liturgies civiles. Dans les sources de la fin des années 360 et de la première moitié des années 350, les plaintes des riches se multiplient, ainsi que les critiques à l’encontre des liturgies et des eisphorai. La multiplication des conflits militaires entre 365 et 355 conduit Athènes à la banqueroute. 355 est donc une année charnière car il devient clair que les ambitions politiques de la cité ne sont plus compatibles avec le système de financement public contraignant et unilatéral qui s’était construit pendant la pentécontaétie.

Dans la deuxième partie (p. 175-306), l’a. étudie la période charnière de 360‑340 environ, durant laquelle l’évergétisme civique est né. Un changement de mentalité se produit, perceptible notamment dans le C. Leptine de Démosthène et Les revenus de Xénophon : afin de résoudre la crise financière, le peuple se doit de récompenser ceux qui assument les services financiers. On passe donc graduellement de la contrainte et de l’unilatéralité à l’incitation et à la réciprocité. La philotimia entre d’ailleurs dans le vocabulaire des décrets honorifiques, d’abord dans les dèmes à partir de 360 environ, puis dans la cité à partir de 343/2. Désormais, elle est vue comme une vertu citoyenne, bénéfique pour la cité.

Ce changement de mentalité se traduit par plusieurs mesures modifiant structurellement les finances publiques : abrogation de la loi de Leptine ; incitation des riches citoyens et métèques à investir dans le commerce maritime, la location de terrains sacrés et publics et à accomplir des services financiers pour la cité dans le cadre de magistratures ou de liturgies (avec promesse d’honneurs publics si le personnage en fait plus que demandé. Il y a donc « évergétisation » des magistratures et des liturgies) ; on privilégie les épidoseis (contributions volontaires) plutôt que les eisphorai (impôt obligatoire) ; réforme des symmories (358/7), par laquelle la triérarchie passe d’un service avec implication personnelle à une sorte d’impôt, la plupart des triérarques ne servant plus sur les navires ; création du préposé au théorique (en 355 ou peu après) et du préposé au budget (en 336) afin d’administrer l’argent public plus efficacement. En conséquence, les hommes politiques de premier plan ne sont plus les stratèges mais des orateurs experts dans la politique financière (ainsi Androtion, Leptine, Eubule, Lycurgue).

La communication officielle change également : le peuple exprime sa reconnaissance envers les liturges qui en font plus que demandé, les triérarques en premier lieu. Du côté des chorégies aussi la reconnaissance publique se fait jour, du moins dans les tribus et les dèmes, comme le montrent leurs décrets honorifiques, alors que cela ne semble pas être le cas au niveau de la cité. Il convient de préciser à cet égard que la triérarchie est une liturgie jugée utile à la cité et qui de ce fait mérite la reconnaissance du peuple, contrairement à la chorégie, passablement critiquée car elle sert surtout à mettre en avant la richesse du liturge. En revanche, après le milieu du IVe s., la dimension évergétique de la chorégie apparaît dans l’espace public (et est donc quelque part acceptée par le peuple) à travers des monuments chorégiques extravagants.

En parallèle, des changements fondamentaux dans la pratique des honneurs publics pour les citoyens se produisent : elle s’intensifie et davantage d’honneurs sont votés pour des magistrats, dont on ne manque pas de souligner les services financiers le cas échéant. De plus, à partir de 340 environ, le peuple octroie plus fréquemment les mégistai timai et en contexte non militaire, notamment pour des services financiers. Cette intensification des honneurs s’accompagne d’une explosion du nombre de décrets honorifiques pour des citoyens gravés sur la pierre dans la deuxième moitié du IVe s. La dimension incitative est clairement exprimée dans la clause hortative, qui apparaît régulièrement dans les décrets pour les citoyens depuis 343/2.

L’a. met en évidence le rôle pionnier des dèmes et des tribus dans l’émergence de l’évergétisme civique, dont l’expérience a pu servir de modèle à la cité : les citoyens sont publiquement honorés dans les dèmes et les tribus déjà dans la première moitié du IVe s. pour leurs services financiers, et la gravure de ces décrets sur la pierre y est précoce (déjà avant 385 environ pour les tribus) ; un décret d’Halai Aixônidès est le plus ancien à mentionner la philotimia (vers 360). En outre, à la différence des décrets de la cité, les honneurs pour les liturges et en particulier les chorèges sont souvent attestés dans les tribus et les dèmes. La chorégie est même « évergétisée » déjà dans le dernier quart du Ve s. (vente aux enchères de la chorégie à Thorikos).

Dans la troisième partie (p. 321-440), l’a. examine les effets de l’évergésie civique sur la démocratie athénienne jusqu’au milieu du IIIe s. Il observe quelques entorses à l’isonomie, qui affaiblissent la démocratie mais sans que l’on puisse parler d’un régime de notables.

Le regard sur les riches citoyens change dans les discours politiques et judiciaires comme dans les décrets : leurs biens sont à protéger et leur richesse est synonyme d’aptitude politique. Ce discours élitiste n’était pas neuf (on le trouve déjà chez le Vieil Oligarque, ou chez Alcibiade devant l’Assemblée en 415), mais il n’avait pas convaincu la majorité jusqu’ici. Cela décomplexe l’autoreprésentation de l’élite sociale dans l’espace public : après le milieu du ive s., elle est plus marquée, à la fois par le nombre et par le luxe des statues‑portraits, maisons, monuments funéraires, dédicaces chorégiques puis agonothétiques. Il faut croire qu’il y a une plus grande acceptation de la part du peuple de cette ostentation des Athéniens fortunés, qui se voit aussi dans l’augmentation du nombre de décrets honorifiques gravés sur la pierre.

Avec l’importance grandissante des questions fiscales et l’établissement de pratiques évergétiques au sein des magistratures, l’expertise en politique financière et la puissance économique des candidats aux magistratures gagnent en importance. L’accès à certaines magistratures devient donc plus exclusif. Mais il convient de nuancer : de tout temps, la cité fait preuve de pragmatisme dans la désignation des magistrats : celles nécessitant une certaine expertise
et/ou une certaine richesse sont électives, et la grande majorité des magistratures continue d’être tirée au sort. L’a. parle par ailleurs d’un recul du tirage au sort pour les magistratures dans lesquelles on attendait des dons, mais son analyse ne révèle rien de flagrant : son exemple du prêtre d’Asclépios Dèmôn de Paiania dans le 3e quart du IVe s., exceptionnellement élu à ce poste et non tiré au sort parmi tous les citoyens, est un cas particulier ayant nécessité l’aval d’un oracle. En revanche, il est vrai que le lien entre évergétisation des magistratures et mode de désignation se voit clairement dans la multiplication, à partir du milieu du IVe s. environ, des postes d’épimélètes élus pour des fêtes ou des constructions, desquels on attend aussi des dons d’argent.

Une autre entorse à l’isonomie serait d’honorer un magistrat en cours de mandat, alors qu’il n’a pas encore rendu ses comptes. Mais l’octroi effectif de l’éloge et de la couronne est conditionné à la reddition de comptes, ainsi que le précisent régulièrement les décrets honorifiques. Le contrôle des magistrats garde donc toute son importance.

En définitive, selon l’a. la démocratie de 355-322 environ est moins imprégnée d’isonomie que celle d’avant, puisque ordre social et ordre politique se superposent. Mais elle reste une démocratie, dans laquelle le peuple est souverain en toutes choses. L’acceptation de l’évergétisme civique permet d’intégrer à l’ordre démocratique le besoin de prestige, de distinction, de concurrence de l’élite sociale.

Pour terminer, l’a. discute de l’évolution de l’évergétisme civique et de la démocratie athénienne entre 322 et 250 environ. L’évergétisation s’intensifie encore, avec la disparition des liturgies sous leur forme classique (la triérarchie, devenue obsolète en raison du déclin du pouvoir politique athénien, s’évergétise apparemment, mais on n’a presque plus de sources sur elle ; la chorégie est remplacée par une magistrature évergétique, l’agonothésie), l’augmentation du nombre de cas où des honneurs publics sont accordés à des citoyens, la mention des dons d’argent dans les décrets de la cité et non plus seulement dans ceux des groupes subciviques, l’apparition d’un nouveau type de citoyen honoré par la cité (le politicien agissant de manière évergétique tout au long de sa vie, honoré dans les « Karrieredekrete »). Malgré cela, l’évergétisme civique de la haute époque hellénistique reste dans la tradition de celui de la fin de l’époque classique, compatible avec la souveraineté du peuple.

La démonstration de l’a. emporte souvent l’adhésion, par une analyse fine des sources et une langue claire et précise. Certaines conclusions intermédiaires auraient mieux trouvé leur place en fin de partie et auraient pu surtout être reprises dans une conclusion générale, étonnamment absente de l’ouvrage. On peut regretter certains passages répétitifs, ou de trop longs développements sur des sujets déjà bien traités par d’autres chercheurs (les finances athéniennes au Ve s., les profils des citoyens honorés par la cité, l’évolution des types d’honneurs accordés aux citoyens). Ce sont sans doute les défauts d’un livre issu d’une thèse, dans laquelle tout avait besoin d’être démontré dans le détail. Dans cet ouvrage exemplaire par ailleurs dans la maîtrise d’une bibliographie extrêmement complexe et foisonnante, quelques points me semblent contestables, outre ceux déjà signalés ci-dessus :

– l’a. rejette un peu vite certains témoignages allant à l’encontre de sa démonstration, selon laquelle les actions économiques de l’élite sociale ne lui auraient pas permis d’obtenir une quelconque contrepartie de la part du dèmos avant le milieu du IVe s. Dans Lysias 19, 57 (vers 391-390), il est clairement dit que certains dépensent leur argent dans l’espoir d’obtenir des magistratures dans lesquelles ils pourront se rembourser et même gagner le double. Dans le C. Kallimachos (18) d’Isocrate, un triérarque, après la défaite d’Aigos Potamos en 405, dit avoir gardé son poste contrairement aux autres triérarques, et même payé son équipage par ses propres moyens, avec son frère ; ils ont par ailleurs détourné des céréales destinées à Sparte et les ont livrées à Athènes au péril de leur vie. Pour cela, les deux frères ont été couronnés par le peuple et ont été proclamés bienfaiteurs. L’a. estime que ce n’est pas pour avoir donné de l’argent que les frères sont honorés, mais pour leur courage (andragathia), c’est-à-dire pour avoir risqué leur vie pour approvisionner Athènes. Mais dans le § 61, il est dit qu’ils ont été récompensés par le peuple en échange de ce qui a été énuméré précédemment, donc y compris pour avoir financé l’équipage à leurs propres frais (voir aussi § 62-63, où il est question de dépenser sa fortune pour la cité). Andragathia n’a pas le sens de « courage » dans le § 65, mais désigne en général l’action d’un homme de bien. Nous avons donc bien affaire à un exemple de liturges honorés par la cité pour s’être surpassés dans l’exercice de leur charge, notamment par des dons d’argent, et ce déjà à la fin du Ve s. Isocrate, dans Sur la permutation de biens (15), 94 (354/3), dit que ses élèves ont été honorés par le peuple de couronnes d’or, car ce sont des hommes agathoi et qui ont dépensé beaucoup d’argent pour la cité. L’a. estime que cette source est difficile à utiliser car le procès relaté est fictif. Certes, mais Isocrate le rédige à la fin de sa vie pour laver son honneur et se venger de ses ennemis qui lui ont nui ; aurait-il pu atteindre son but en affabulant ? L’a. ajoute qu’on ne comprend pas si les élèves sont récompensés pour leurs services financiers ou s’ils sont récompensés pour d’autres types de services ; le passage me semble au contraire sans ambiguïté. Enfin, plus loin (§ 159-160), Isocrate brosse le portrait d’une cité ingrate vis-à-vis des riches, ce qui entrerait en contradiction avec le § 94 si on le comprenait comme attestant d’honneurs de la cité pour des services financiers. Mais cette contradiction peut se comprendre entre deux passages du discours fort éloignés.

Selon l’a., les liturgies n’ont pas pu être un avantage au tribunal avant le milieu du IVe s., car elles sont considérées comme allant de soi ; il n’y aurait donc pas de réciprocité entre l’accusé et les juges. Mais pourquoi alors les accusés mentionnent-ils leurs liturgies dans les discours judiciaires, si ce n’est pour s’attirer la sympathie des juges ? Il y a donc bien contrepartie, du moins espérée. Cela est clair dans plusieurs extraits cités par l’a. lui-même, comme Lysias 21.17, 21-22 et 25 (nous sommes juste après la chute des Trente).

Sans doute faudrait-il adopter une vision moins rigide de l’histoire de la démocratie athénienne que celle d’un passage d’une séparation stricte entre les sphères sociale et politique à un entrecroisement : de tout temps, les dons financiers de certains citoyens sont susceptibles de leur apporter la reconnaissance du dèmos. Les sphères sociale et politique s’entrecroisent donc toujours, plus ou moins fortement. La démocratie se transforme en permanence, au fil des circonstances auxquelles elle est confrontée, et c’est cette capacité d’adaptation qui explique sa longue durée d’existence.

– L’a. observe qu’à part les chorèges vainqueurs, les tribus honoraient surtout des personnes pour des services non financiers. Dans les dèmes au contraire, la bienfaisance des individus semble avoir fait partie intégrante de la vie sociale et de la communication publique, et la relation entre l’élite sociale et la communauté du dème paraît fortement imprégnée de réciprocité. Ces constats sont exacts, mais l’explication donnée par l’a. suscite le doute : l’isonomie serait moins rigoureusement respectée dans les dèmes que dans la cité et dans les tribus. En réalité, l’acceptation de l’évergétisme civique me semble dépendre non pas de l’attachement à l’isonomie et, partant, à la démocratie, mais des moyens que les groupes en question ont à disposition et de l’argent qu’ils sont amenés à dépenser pour leur bon fonctionnement : le respect de l’isonomie coûte cher, seule la cité a pu se le permettre, et seulement lorsqu’elle bénéficiait des revenus de sa ligue maritime. Quant aux tribus, elles n’ont pas un budget considérable à manier car elles ne sont pas des cadres de vie, des « cités en miniature », contrairement aux dèmes. Ces derniers, ainsi que le dit pourtant l’a., ne bénéficient pas des revenus que la cité obtient à travers son empire maritime, son commerce ou ses levées d’eisphorai. Ils sont davantage dépendants de la richesse des particuliers, de sorte que des mesures coercitives n’auraient guère porté leurs fruits en raison de l’absence d’alternative.

– L’a. parle assez longuement du passage de la chorégie à l’agonothésie, qui illustre en effet parfaitement sa démonstration du passage des liturgies à des magistratures à dimension évergétique. Mais cela montre aussi la reprise en main par le peuple du financement des concours civiques : l’agonothète manie de l’argent public, et même s’il est encouragé à dépenser de sa poche, il n’est pas obligé de le faire. Surtout, c’est le dèmos qui est désormais chorège universel (chargé non pas d’un seul chœur ni même d’une seule fête), et non l’agonothète, ainsi que le montrent les dédicaces agonothétiques (ὁ δῆμος ἐχορήγει). À cet égard, on relève un rare manque dans la bibliographie : l’ouvrage de Cl. Sarrazanas[2], aurait permis à l’a. d’éviter un long développement. Par ailleurs, le témoignage des décrets honorifiques issus des dèmes est, de manière regrettable, mis de côté sur cette importante question de l’abolition de la chorégie liturgique. En effet, les prémices du remplacement de la chorégie par l’agonothésie se voient, ainsi que le rappelle l’a., dans l’apparition de postes d’épimélètes élus pour diverses fêtes peu après le milieu du ive s., épimélésies qui annoncent la magistrature évergétique de l’agonothète. En rejetant les décrets de dèmes (au prétexte que « da nicht automatisch von der Organisation der Agone in den Demen auf die städtische Ebene geschlossen werden kann » [p. 410]), et en estimant qu’aucune source ne permet de dater la réforme, il se prive d’une documentation éclairante : on voit dans les décrets de dèmes la dernière mention de la chorégie liturgique en 317/6 (Aixônè) et la mention d’une épimélésie des Dionysies (locales) en 315/4 (Acharnes). La réforme semble donc pouvoir être attribuée avec confiance à Démétrios de Phalère, gouverneur de la cité entre 317 et 307, lequel avait d’ailleurs vivement critiqué la chorégie dans ses écrits, dans le sillage de Lycurgue et d’Aristote[3].

– La gymnasiarchie est la grande oubliée de ce livre. L’a. signale rapidement en note qu’elle suit le mouvement général, passant elle aussi d’une liturgie à une magistrature évergétique.

 

Delphine Ackermann, Université de Poitiers, UR 15071 – Laboratoire HeRMA

Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 223-230

 

[1]. Toutes les dates s’entendent avant J.-C.

[2]. La cité des spectacles permanents : organisation et organisateurs des concours civiques dans l’Athènes hellénistique et impériale, Bordeaux 2021.

[3]. Voir D. Ackermann, Cl. Sarrazanas, « The Abolition of the Liturgical Chorēgia and the Creation of the Agōnothesia in Athens: New Considerations on a Debated Issue », JHS 140, 2020, p. 34-68 (article pourtant cité par l’a. à plusieurs reprises).