S. Roux mène dans son ouvrage une critique méthodique, patiente et surtout nécessaire de la conception de la philosophie antique qu’avait promue P. Hadot. Une conception dont S. Roux indique que cette formule de P. Hadot la résume fidèlement : dans la philosophie antique, « toute assertion devra être comprise dans la perspective de l’effet qu’elle vise à produire dans l’âme de l’auditeur ou du lecteur. »[1].
Après un premier chapitre consacré à la présentation du paradigme que propose Hadot, dont il reconstitue l’argumentation, S. Roux consacre quatre chapitres à l’examen des philosophies de Socrate, de Platon, d’Aristote et enfin des cyniques et sceptiques. Il s’agit de mettre successivement à l’épreuve le paradigme de P. Hadot, en indiquant à chaque occasion combien et comment il faut tordre les doctrines anciennes pour les faire correspondre aux thèses défendues par P. Hadot : chaque chapitre indique ainsi clairement les limites de sa lecture des auteurs antiques.
L’auteur reconstruit la position de P. Hadot en conclusion de son ouvrage : « pour P. Hadot, la philosophie antique est avant tout un socratisme. Cette position, que nous avons tenté de reconstituer dans les chapitres précédents, peut être résumée en cinq thèses principales : 1) la philosophie commence avec Socrate ; 2) sa conception se transmet à tous les auteurs ultérieurs (Platon, Aristote, les écoles helléniques, etc.) ; 3) le socratisme est une conception pratique et éthique de la philosophie ; 4) en ce sens, elle est d’abord et essentiellement un mode de vie ; 5) la θεωρία y est subordonnée à la question du mode de vie (elle est à son service et non l’inverse) » (p.147).
Dès le chapitre consacré à la pensée de Socrate, S. Roux note à juste titre que « la prise en compte des questions éthiques ne renvoie pas nécessairement à un projet existentiel, selon le terme de P. Hadot, c’est-à-dire à une manière de se soucier de soi dans le cadre d’un mode de vie spécifique. Elle peut tout aussi bien renvoyer à un projet politique, puisque l’exercice des vertus, par exemple, suppose leur insertion dans la vie de la cité et ne trouve son sens qu’à travers elle » (p. 70-71). Qui plus est, l’importance de la notion de θεωρία, de manière autotélique et non-instrumentale, ne saurait être occultée dans la philosophie antique sans une déformation à tout le moins discutable d’une grande partie du corpus antique. L’auteur prend soin de le rappeler tout au long de son étude,
S. Roux laisse à son lecteur le soin de tirer les leçons qui s’imposent, après avoir bien souligné la « confusion » (p. 143) du propos de P. Hadot et les erreurs dont il s’autorise. Dans la fin du chapitre qui précède la conclusion de son essai, « Manières de vivre : une confusion ? » (p. 143-146), l’auteur note toutefois explicitement : « Que la philosophie soit un mode de vie, nul ne saurait en douter et les Anciens, comme nous allons le montrer, n’ont cessé de le dire. Mais que ce mode de vie prenne la forme d’un exercice spirituel permanent et dont la destination serait éthique ne va absolument pas de soi. On ne saurait en effet ramener le premier (mode de vie) au second (l’exercice spirituel) sans fausser le débat sur le sens de la philosophie ancienne » (p. 143-144). Et c’est S. Roux qui nous montre, là aussi de façon convaincante, que la philosophie antique de P. Hadot ne conserve sa pertinence et sa cohérence qu’à la condition de ne pas y faire figurer la quasi-totalité de Platon et d’Aristote.
La démonstration de S. Roux est aussi pédagogique qu’elle est claire, ce qui est une gageure tant la littérature convoquée est immense (des présocratiques jusqu’à Diogène Laërce, en passant par Platon, Aristote et Cicéron). S. Roux n’hésite pourtant à revisiter des questions difficiles et majeures de la tradition ancienne (par exemple et parmi d’autres, la physique épicurienne (p. 27) ou la « gigantomachie » du Sophiste de Platon (p. 79)), ce qui lui permet à la fois d’indiquer les limites des écrits de P. Hadot et de faire œuvre d’historien de la philosophie ancienne. À dire le vrai, l’essai de S. Roux est plus éclairant et en apprend davantage à son lecteur sur ce que se proposaient les philosophies anciennes que ne le faisait il y a trente ans Qu’est-ce que la philosophie antique ?
En empruntant à l’analyse des paradigmes scientifiques de Thomas Kuhn, S. Roux montre dès l’introduction (p. 9) que l’interprétation de P. Hadot ne saurait tenir lieu de paradigme de la « science normale » des études antiques. P. Hadot propose davantage une « voie », parmi d’autres. C’est tout le sens des derniers mots de l’ouvrage, qui s’efforcent de situer la « philosophie antique » de P. Hadot dans la pluralité des philosophies antiques contemporaines : « on ne peut par conséquent privilégier l’une de ces voies, et faire comme si elle avait été la seule pour les philosophes anciens. La vérité est que ces différentes voies ont toujours coexisté et qu’il en est encore ainsi » (p. 151). S. Roux montre ainsi combien P. Hadot a réduit la philosophie antique à l’un de ses chapitres spécifiques, dont on ne peut pas dire sans se tromper qu’il ait fait l’unanimité parmi les philosophes anciens.
En un sens, refuser à la thèse de P. Hadot le statut de paradigme pour ne lui accorder que celui de « voie » peut sembler être une façon pour S. Roux de ne pas conduire à son terme la critique qu’il en propose lui-même. La lecture de cet ouvrage tout à fait nécessaire n’est pas sans laisser le sentiment que la critique de S. Roux est comme retenue, parce qu’à ses yeux, P. Hadot a servi la cause de philosophie antique, « en la replaçant au centre des réflexions contemporaines et en lui redonnant une actualité qu’elle n’avait peut-être plus » (p. 14). Mais à quel prix ? Réduire la philosophie antique à un ensemble de rites initiatiques, à une « concentration sur soi », à une « méditation de la mort » ou encore à la répétition d’un « examen de conscience » (ce sont les « exercices spirituels » que S. Roux passe en revue dans son premier chap., pp. 21-31) ne l’a-t-elle pas tronquée pour lui permettre d’occuper une place au rayon des manuels de « développement personnel » ou de nous dispenser les conseils avisés d’un Socrate manager ? On peut douter que l’examen des textes antiques ait beaucoup gagné à être lus dans cette « voie » spiritualiste qui avait choisi d’ignorer l’histoire des idées et tout autant l’histoire des sciences.
Plus encore, c’est la tentative d’embrasser dans un même tenant la philosophie antique qui paraît contestable. On ne peut en effet poser une spécificité de la philosophie antique sans l’opposer à une philosophie médiévale ou moderne : le risque serait alors de réduire la philosophie à un mot qui n’aurait pas le même sens selon les époques, comme si l’air du temps avait une influence indéfectible sur les questionnements rationnels. Un tel historicisme ne laisse aux antiquisants qu’une triste alternative : ou bien devenir les tenanciers d’un cabinet de curiosités poussiéreux, ou bien bricoler la pensée antique pour qu’elle corresponde aux plus triviales des préoccupations contemporaines. Pourtant, les réflexions politiques, logiques et métaphysiques des auteurs anciens n’ont pas besoin d’être remises au goût du jour, précisément parce qu’elles sont philosophiques.
Émile Maillot et Jean-François Pradeau, Université de Lyon 3 – Jean Moulin
Publié en ligne le 17 juillet 2026.
[1] Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Paris 1996, p. 412 ; cité par l’auteur p. 11.
