< Retour

Dans son ouvrage Mycenaean Greece and the Aegean World: Palace and Province in the Late Bronze Age publié en 2016, Margaretha Kramer-Hajos se propose, comme le titre l’indique, d’analyser les relations entre les palais mycéniens et les sites moins importants situés en périphérie, sur près de sept siècles. Si l’on utilise la méthode de datation fondée sur le style des céramiques, cela correspond à une période courant de l’helladique moyen III à l’helladique récent IIIC (soit environ de 1700 à 1000 av. J.-C.). Le système de datation par phase culturelle est peut-être un peu moins précis mais a l’avantage de permettre de saisir tout de suite le développement du livre. On distingue une période prépalatiale, une période palatiale et une période postpalatiale. M. Kramer-Hajos part de l’observation du fait que pendant la période prépalatiale, différents sites d’importance égale coexistent, mais qu’à l’apparition des grands centres palatiaux, les sites en périphérie déclinent. À la chute des palais, on observe un revirement de situation, les sites des anciens palais et les sites de province se retrouvant à nouveau sur un pied d’égalité. Ce que le titre de l’ouvrage ne précise pas, c’est que ce livre est en réalité une étude de cas. M. Kramer‑Hajos ne s’intéresse pas au monde mycénien dans sa totalité mais à une région bien définie : le golfe d’Eubée. Les sites de province dont il est question ont donc une particularité, ce sont des sites côtiers, en opposition aux palais situés plus à l’intérieur des terres. Cet ouvrage a cela d’intéressant qu’il ne tente pas de donner une photographie figée de la Grèce des palais mais qu’il analyse, à partir d’un exemple, les dynamiques d’évolution des grands sites continentaux et des petits sites côtiers dans leur interaction.

Le livre se divise en neuf chapitres. Le premier chapitre fait office de longue introduction où M. Kramer-Hajos présente, explique et justifie ses choix méthodologiques. Le développement est ensuite chronologique. Les chapitres deux et trois s’intéressent à la période prépalatiale. Le chapitre quatre est entièrement consacré à la transition entre la période prépalatiale et la période palatiale. Les chapitres cinq et six mettent en évidence les changements liés au développement des palais. Les chapitres sept et huit font le bilan de la chute des palais. Enfin le bref chapitre neuf conclut l’ouvrage.

Il peut être intéressant de revenir de façon plus détaillée sur le premier chapitre où M. Kramer-Hajos présente son ouvrage comme doublement original.

Cette affirmation passe d’abord par le choix d’une étude centrée sur le golfe d’Eubée. En effet, cette région apparaît comme assez marginale dans les études mycéniennes. La région a été assez peu fouillée, ou du moins les fouilles restent encore relativement récentes et les publications de qualité variable. L’intérêt de cet ouvrage est donc d’essayer de proposer une vision d’ensemble de la région en utilisant des données qui ont plutôt tendance à se limiter à un site en particulier. M. Kramer-Hajos en profite pour présenter brièvement les différents sites dont il sera question, notamment du côté des palais, Orchomène, Gla et Thèbes, et du côté de la province, Kynos, Mitrou, le sanctuaire de Kalapodi et quelques sites plus au Nord autour de Volos et plus au Sud à la frontière de l’Attique. Elle met également en avant la particularité de la géographie du golfe d’Eubée et se propose, plutôt que de considérer l’Eubée comme une île distincte du continent, de tenir compte du golfe comme une zone cohérente regroupant un certain nombre de sites côtiers.

Le second point qui permet à M. Kramer‑Hajos de présenter son ouvrage comme inédit est sa volonté de proposer une analyse socio-historique. Elle annonce l’iconographie comme une de ses approches principales. En effet, elle part du principe que les images portées par les fresques, les sceaux ou les vases véhiculent les valeurs des élites qui les ont commandés et les utilisaient. Dans la même perspective, l’étude des logiques d’importation, notamment de produits exotiques et précieux, doit permettre de retracer une histoire sociale de la naissance à la chute des palais mycéniens. Au premier abord, cela ne semble pas révolutionnaire. Cela le devient plus avec la convocation de deux théories empruntées à la sociologie.

Tout au long de son ouvrage, M. Kramer‑Hajos insiste tout particulièrement sur la network theory que l’on peut traduire en français par « théorie des réseaux ». Une des particularités de cette théorie est de proposer des modélisations grâce à des graphes présentant des points reliés entre eux. Dans le cadre de l’étude du golfe d’Eubée à l’âge du bronze récent, un point, ou plutôt dans le vocabulaire de la théorie des réseaux, un nœud, représente par exemple les habitants d’un site, des marchands, un groupe d’élites. Les liens entre ces nœuds symbolisent les transferts de matériaux, de biens et de technologies. L’intérêt des graphes est de permettre de saisir en un coup d’œil le degré de centralisation d’un réseau. Si un nœud possède beaucoup plus de liens que les autres, il prend de l’importance et devient une sorte de plaque tournante essentielle au réseau, un hub ou « centre » : ce sera le cas des palais mycéniens. En archéologie, c’est en effet la quantité de matériel découvert qui permet de définir un site comme un centre. M. Kramer-Hajos parle même de superhub ou « super-centre » dans le cas d’un réseau entièrement centralisé, dans lequel un nœud est relié à tous les autres mais où les autres nœuds n’ont plus aucun lien entre eux et ne sont reliés qu’au super-centre. On peut alors aisément comprendre les évolutions au sein d’un réseau. Dans un réseau décentralisé, si un nœud est amené à disparaître, cela n’aura pas une grande influence puisque les nœuds auxquels il était relié entretiennent des liens avec d’autres nœuds. En revanche, dans un réseau centralisé, la disparition d’un centre entraîne la disparition de toute une partie du réseau, voire du réseau entier dans le cas d’un super-centre, puisque supprimer le nœud principal mène à la suppression de tous les liens du réseau. Il faut enfin préciser que la théorie des réseaux est indépendante de la topographie : les graphes ne se superposent pas à une carte, principalement pour une question de lisibilité. La taille d’un nœud indique son importance dans le réseau et non sa superficie, un lien existe ou n’existe pas mais sa longueur n’indique rien.

La seconde théorie mise en avant par M. Kramer-Hajos est l’agency theory. Il est plus difficile de traduire ces termes de façon satisfaisante en français. Agency est ici à comprendre comme « action », dans le sens d’une action décidée librement par des individus ou des communautés qui mène à un changement culturel et social. Par exemple, si une élite est en mesure de consommer des produits exotiques et que cela lui donne symboliquement de l’importance, alors cette élite va tenter d’exercer un contrôle sur le commerce des produits exotiques pour qu’ils ne se diffusent pas dans d’autres couches de la société. Les objets se retrouvent donc eux-mêmes investis d’une agency puisqu’ils ont un « pouvoir symbolique ». Cela peut même s’appliquer à l’architecture : les murs cyclopéens sont censés inspirer de la fierté chez ceux qui ont organisé leur construction et provoquer de l’admiration voire de la peur chez ceux qui les observent. Comme pour les réseaux, cette théorie a pour but de mettre en évidence une évolution. La charge symbolique d’une action ou de l’objet résultant de cette action est amenée à changer avec l’évolution des valeurs d’une société.

À la fin de cette longue introduction principalement à visée méthodologique, M. Kramer-Hajos pose deux questions essentielles auxquelles elle va essayer de répondre : « comment » et « pourquoi ». Il s’agit donc d’expliquer de quelle manière les liens entre les nœuds du réseau du golfe d’Eubée se sont faits et défaits tout au long de l’âge du bronze récent et d’identifier les causes motivant les passages d’un graphe plus ou moins centralisé à l’autre.

Le développement chronologique des chapitres deux à huit, après cette introduction conséquente et peut-être un peu trop théorique, se suit assez aisément. Comme annoncé, une certaine importance est accordée à l’iconographie.

Par exemple la représentation des navires est une problématique qui sous-tend tout l’ouvrage. M. Kramer-Hajos pointe de façon pertinente les valeurs différentes à attribuer à une représentation selon son support. Ainsi, on ne peut pas traiter sur le même plan la représentation (ou plutôt l’absence presque totale de représentation) d’un navire sur une fresque dans un palais, la fresque palatiale étant un reflet de l’idéologie voire de la propagande palatiale, et les petites figurines de bateaux en argile identifiées comme des jouets d’enfants.

Un autre sujet iconographique qui revient dans tout l’ouvrage est la représentation d’hommes en guerriers, en chasseurs ou en marins. La tentative d’exhaustivité sur le sujet est assez remarquable : il est à nouveau question des fresques des palais mais aussi des sceaux et de la céramique. La présentation de cette thématique est appuyée par une présentation claire de l’évolution de l’armement avec notamment un inventaire concret du matériel retrouvé dans les tombes des guerriers et plus précisément des épées avec une typologie à la fois simple et complète. Toutes les sources disponibles sont exploitées. Ainsi, pour le cas des marins, les tablettes de Pylos en linéaire B viennent seconder le propos. Le choix du golfe d’Eubée permet également d’utiliser les publications récentes sur les documents de Thèbes. Même si la théorie des réseaux ne tient pas compte de la topographie, M. Kramer Hajos distille tout de même quelques éléments sur la particularité du paysage dans le golfe d’Eubée. Ainsi, au chapitre cinq, l’explication de la présence d’une forteresse à Larymna, un site en périphérie où l’on n’attendrait pas nécessairement un ouvrage d’une telle ampleur, passe par tout un exposé sur le travail de drainage et de création de canaux dans le bassin du lac Copaïs et considère l’importance de la localisation de Thèbes, d’Orchomène et de Larymna. Ce passage fonctionne comme une petite étude de cas à l’intérieur de celle, plus grande, que constitue l’ouvrage.

M. Kramer-Hajos répond à chaque étape de son livre aux deux questions qu’elle a posées dans l’introduction, jusqu’au bilan final qu’elle propose dans la conclusion. La période prépalatiale peut être modélisée par un graphe représentant un réseau décentralisé, où aucun centre ne se distingue. La naissance des palais se caractérise par une centralisation progressive où Thèbes finit par devenir le super-centre de la région ou du moins l’un des centres principaux avec Gla et Orchomène. Enfin, l’effondrement des palais mène à un retour à un réseau décentralisé mais qui s’organise tout de même autour de petits centres. En effet, si le processus de centralisation très forte affaiblit les liens entre les nœuds, il contribue également à créer des réseaux dans le réseau, des petits mondes qui se reconstruisent une fois l’influence du super-centre perdue.

D’après M. Kramer-Hajos, l’évolution de la modélisation du réseau s’explique principalement par l’évolution de l’idéologie des élites et une tension continuelle entre la glorification de l’individu et la nécessité de tenir compte du collectif dans la construction de la société. Au départ, c’est l’individu masculin, guerrier combattant en duel, qui est idéalisé. Ces hommes guerriers créent dans toute la région du golfe d’Eubée un réseau d’élites, circuit fermé dans lequel circulent des biens de prestige. La naissance des palais bouleverse cette idéologie. Le guerrier ne se bat plus pour son honneur personnel, il est au service du palais, le but n’est plus d’être victorieux en duel mais d’être efficace à la chasse. Faire partie de l’élite, c’est aussi occuper un rôle administratif au sein du palais. Les palais deviennent des centres de contrôle qui d’un côté ont besoin des ressources offertes par la périphérie mais qui de l’autre veulent conserver un statut d’élite et le monopole du pouvoir. Les biens de prestige circulent, c’est un moyen d’être complaisant avec la province mais une hiérarchie se crée dans la valeur attribuée à ces biens. Les sites côtiers, de par leur position stratégique pour l’importation de richesses exotiques, peuvent devenir des dangers pour les palais. La stratégie est donc d’attribuer de la valeur aux objets importés seulement s’ils ont été retravaillés lors d’un passage par le palais. Cette emprise exercée par les palais sur la charge symbolique des marchandises explique que les sites sur le littoral déclinent pendant l’ère palatiale, là même où l’on aurait pu s’attendre à ce qu’ils deviennent des centres. La chute des palais s’accompagne aussi d’une chute de cette idéologie des élites. Les sites côtiers, libérés de l’emprise des palais, reprennent de l’importance : les navires et les routes maritimes sont à leur disposition et c’est maintenant la figure du marin-guerrier qui prend le dessus.

En conclusion, le travail de M. Kramer‑Hajos tient ses promesses. En partant des sources, en construisant une argumentation solide et en se tenant à la méthodologie choisie, cet ouvrage parvient à expliquer de façon convaincante l’évolution des liens entre palais et province à l’âge du bronze récent dans la région du golfe d’Eubée. L’étude de cas de cette région en particulier peut s’appliquer de façon plus générale à la Grèce mycénienne et permet de mieux comprendre l’effondrement de cette civilisation. On peut peut-être reprocher à M. Kramer-Hajos de passer un peu rapidement sur les parallèles possibles entre la région du golfe d’Eubée et l’ensemble de la Grèce mycénienne. Contrairement à ce que semble indiquer le titre de l’ouvrage, ce travail n’est pas une synthèse sur les rapports entre palais et province, il ne s’intéresse qu’à une région et le terme de province est principalement utilisé pour désigner des sites situés sur les côtes. Un autre point qui pourrait être discuté est la nécessité de passer par l’approche assez complexe de la théorie des réseaux pour finalement décrire des phénomènes qui peuvent être exprimés de façon plus simple en jouant sur l’échelle de la centralisation ou de la décentralisation, avec les notions de centre et de périphérie. Ainsi, les graphes proposés ne sont utilisés que comme des modèles permettant d’illustrer tel ou tel type de réseau mais ils ne sont pas rattachés aux sites présentés dans l’ouvrage : les nœuds ne sont pas légendés comme représentant explicitement Thèbes, Mitrou, Larymna ou les autres sites. Cela s’explique probablement par le fait que les données dont nous disposons ne permettent pas d’aboutir à une représentation aussi précise : il faudrait être en mesure d’attribuer la bonne taille à chaque nœud représentant un site et pouvoir tracer de façon sûre tous les liens entre chaque nœud. Malgré cela, la mise en évidence du contrôle des élites sur la charge symbolique, culturelle et politique des images et des objets dans une région que l’on considère elle-même comme à la périphérie de la Grèce mycénienne est particulièrement remarquable.

 

Nourbhay Soundera Soraya, Ecole Normale Supérieure, Sciences de l’Antiquité

Publié dans le fascicule 1 tome 123, 2021, p. 269-272