Aussi surprenant que cela puisse paraître, Aelius Aristide (117 – c. 180) n’avait pas encore bénéficié des honneurs de la CUF. Grâce à Laurent Pernot et Matteo di Franco, ce premier volume vient donc commencer à combler une lacune, un siècle après l’étude toujours précieuse d’André Boulanger[1]. Il le fait en abordant d’emblée ce qui est sans nul doute le fleuron de l’œuvre du rhéteur, en tout cas l’un des titres qui contribua le plus notoirement à sa postérité et qui intéresse le plus vivement les historiens. Très largement connu, et déjà rendu accessible aux lecteurs francophones par une première traduction du même éditeur[2], le discours En l’honneur de Rome passe souvent, à juste titre, pour l’une des plus éloquentes évocations de « l’âge d’or » de l’Empire, au temps de la dynastie antonine. Mais il est vrai aussi que sa valeur a été diversement appréciée, avec plus ou moins d’admiration ou de sévérité, par la critique savante. Cette édition a le mérite, non seulement de mettre le texte et sa traduction à portée de tous ceux qui en sont curieux, mais également de les éclairer par une introduction et un commentaire particulièrement substantiels.
Cet éloge est d’abord l’œuvre d’un Grec parfait représentant de la tradition intellectuelle hellénique si prospère dans les provinces micrasiatiques de l’Empire au IIe siècle de notre ère. Né en 117, originaire de Mysie mais étroitement attaché à la cité de Smyrne en faveur de laquelle il plaida auprès du pouvoir impérial au lendemain du séisme qui la dévasta en 178, Aristide appartenait à ce milieu des notables locaux aisés des cités grecques, où l’on cultivait une identité culturelle largement nourrie de références à l’hellénisme classique, celui de la Grèce et, plus précisément, de l’Athènes « d’autrefois ». La citoyenneté romaine qu’il avait reçue, à la suite de son propre père, n’avait en rien gommé ni altéré cette identité, renforcée au contraire par une éducation rhétorique poussée, puis par une vie entière dédiée à l’enseignement et à la pratique de cet art. Dans ce discours, c’est bien en tant que Grec viscéral, faisant abstraction de son statut de citoyen romain, qu’Aristide s’adresse à Rome avec une distance avérée, destinée certes à servir le propos, mais également révélatrice d’un sentiment authentique dans lequel son hellénité primait sans aucun doute possible sur la « romanité » de droit qui lui avait pourtant été octroyée.
La date et les circonstances dans lesquelles fut composé et déclamé le discours constituent l’une des premières conditions de sa compréhension. Le dossier est ici présenté et discuté avec soin pour confirmer la conclusion raisonnable selon laquelle Aristide le prononça en 144, lors de son premier séjour à Rome. Âgé de vingt‑six ans, son auteur était alors un homme jeune, à l’orée de sa carrière de rhéteur, et qui escomptait peut-être s’engager dans la voie des honneurs politiques, à l’instar de l’Athénien Hérode Atticus, dont il avait suivi les leçons, et qui avait accédé au consulat l’année précédente, en 143. Malheureusement pour lui, le voyage vers la capitale de l’Empire coïncida avec le moment où se déclara pour la première fois la maladie qui devait le tourmenter sans répit tout au long de son existence. Cet état de santé précaire explique sûrement pourquoi Aristide se tint jusqu’à la fin de sa vie volontairement à l’écart de toute charge politique.
Caractéristique du discours, le ton encomiastique lui a parfois nui auprès d’une partie de la critique savante, en lui attirant le reproche de flatterie. Reproche que L. Pernot écarte à raison, en soulignant que ce style correspond précisément au genre épidictique et aux codes rhétoriques alors en vigueur, en particulier à travers l’usage de l’« amplification » qui use à la fois des comparaisons (toujours à l’avantage de Rome, bien évidemment) et des hyperboles afin de souligner la supériorité de l’Empire de Rome sur tous ceux qui l’ont précédé. Un effet encore rehaussé par l’écriture abstraite, dans une langue littéraire et volontairement désuète, inspirée des grands prosateurs de l’époque classique, conformément aux principes de l’atticisme cher aux représentants de la « Seconde Sophistique ».
Si l’on veut bien considérer ainsi l’exagération comme une technique et un style propre au genre même du discours, on peut reconnaître, derrière cette forme tout à fait convenue et apprêtée, une analyse synthétique, intelligente et clairvoyante, à défaut d’être critique, de la puissance romaine et davantage encore de la manière dont elle était reçue par les populations qui y étaient soumises.
Aristide amorce son propos en s’émerveillant de la dimension mondiale de Rome : celle de la capitale d’abord, dont il exalte la taille et la densité prodigieuses, et dans le coeur de laquelle il souligne qu’affluent les marchandises et les richesses venues « de toute terre et de toute mer », ajoutant, remarquable exemple d’hyperbole, que « ce qu’on n’y voit pas… n’existe pas » ! Ce n’est là qu’un préalable avant de poursuivre sur l’immensité de l’Empire, seulement borné par les confins mêmes de « l’oikoumène » : « chutes » (en vérité, les cataractes) du Nil, lac Méotide (Mer d’Azov) et Océan… Et nul ne pourra nier en effet qu’avec Trajan, la dynastie des Antonins avait bien étendu jusqu’au plus loin les limites du monde romain : Aristide traduisait ainsi, avec une admiration qui n’était pas tout à fait feinte ni forcée, le sentiment de ses contemporains selon lequel les Romains avaient accompli ce que personne n’avait réalisé avant eux, l’unification du monde (méditerranéen) dans un seul et même espace politique et civilisationnel, une « globalisation » avant la lettre.
Mais c’est bien le jugement porté sur le gouvernement de l’Empire qui constitue le coeur et la pièce maîtresse de l’éloge. Pour expliquer la supériorité historique de Rome, y compris sur les Lacédémoniens, les Athéniens et tous les autres Grecs « incultes pour ce qui était d’exercer eux-mêmes le pouvoir », Aristide attire l’attention sur plusieurs points capitaux qui concourent à la prospérité et à la perfection de l’Empire. Il loue avant tout, on le sait, la politique « généreuse » de la citoyenneté dans laquelle il reconnaît la clé de voûte de l’édifice impérial romain dans un passage fameux et lumineux (59 sq.) : avec la diffusion du droit de cité, « … il y a dans chaque cité beaucoup d’hommes qui sont vos concitoyens tout autant que ceux de leurs compatriotes, bien que certains d’entre eux n’aient même pas encore vu votre cité [Rome], et il n’est nul besoin de garnisons pour tenir leurs acropoles : les habitants les plus importants et les plus puissants de chaque endroit gardent pour vous leur propre patrie… ». Aristide a ainsi le mérite de décrire explicitement toute la portée du formidable mécanisme d’adhésion et de consentement à l’Empire des élites locales qui bénéficiaient, en échange, de l’accès à la citoyenneté : un mécanisme dont bien des cas particuliers, comme les actes de naturalisation consignés sur la Table de Banasa en Maurétanie Tingitane, nous illustrent la réalité concrète.
Le rhéteur célèbre ensuite la réussite et les bénéfices de la Pax Romana, à travers l’articulation de la paix intérieure et de la stratégie de défense militaire aux frontières, en usant là encore avec génie de l’octroi de la citoyenneté à ceux des pérégrins venus pourvoir les rangs d’une armée principalement déployée aux frontières, et formant ainsi le véritable rempart d’un monde pacifié et prospère. En l’espèce, le discours fait évidemment écho à la politique de stabilisation et de fortification du limes initiée par Hadrien et poursuivie par Antonin, et qui pouvait donner, en effet, à ses contemporains le sentiment d’avoir acquis et de vivre une sûreté et une quiétude rarement connues jusque-là.
Comme le souligne à raison L. Pernot (p. LXXI-LXXII), ce tableau idéal traduit avant tout le point de vue des élites locales de l’Empire, laissant dans l’ombre le sentiment de l’immense majorité de la population. Aristide parle en effet pour les hommes de sa « classe » et de son milieu, les élites citadines et tout particulièrement celles des poleis des provinces hellénophones, imbues de leur identité et de leur héritage culturel, et dont le pouvoir romain avait conforté la place à la tête de leurs communautés. Ce sont elles qui se félicitent de vivre dans le cadre de sécurité et de stabilité que leur offre l’Empire de Rome, sans avoir à assumer les peines et les risques de sa défense, et en pouvant, qui plus est, aspirer à la promotion et à l’ascension sociale et politique au sein d’un pouvoir romain qui savait leur ménager la place dont elles s’estimaient dignes.
Si le fond du discours, clair et net, a pu le faire sembler simpliste à certains, c’est tout le talent rhétorique de l’auteur d’avoir su l’articuler avec une forme qui l’habille d’une subtilité que L. Pernot a le grand mérite d’éclairer et de mettre en évidence dans les notes de la traduction, particulièrement abondantes et précises, et les analyses développées de la Notice : d’une certaine façon, en composant son discours dans une langue archaïsante saturée de termes et de références empruntés à l’histoire, à la culture et à la civilisation grecques, Aristide a trouvé un habile moyen d’helléniser l’Empire romain dont il vantait la grandeur et la suprématie, une « entreprise de récupération rusée », en quelque sorte. On ne peut ainsi que souscrire au jugement de l’éditeur quand il écrit que, dans son éloge de Rome et des Romains, « … Aristide laisse entendre : vous êtes nos maîtres, mais vous êtes nos élèves » (p. XCV).
À presque vingt siècles de distance, cette célébration convaincue de la paix romaine et de la perfection impériale du siècle des Antonins, n’est pas non plus sans résonner, dans nos esprits contemporains, avec la notion de « fin de l’Histoire », dont on se rappelle comment le politologue américain Francis Fukuyama l’avait extraite de la pensée hégélienne au lendemain de l’effondrement du bloc soviétique[3]. Mais, au IIe siècle comme à notre époque, l’illusion du triomphe de la paix, de la stabilité et du gouvernement idéal ne devait pas, non plus, survivre longtemps : au moment même où disparaissait Aristide, à l’aube des années 180, la peste antonine ravageait déjà depuis de longues années le monde méditerranéen, la frontière danubienne menaçait de rompre sous les assauts des peuples germaniques, et les premiers temps du règne tyrannique de Commode annonçaient, selon les mots de Dion Cassius qui en était le témoin, l’avènement d’un « âge de fer et de rouille » et la fin de « l’âge d’or »[4] dont Aelius Aristide avait si brillamment composé l’éloge, à peine une génération plus tôt. Sic transit gloria mundi !
Henri Etcheto, Université Bordeaux Montaigne
Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 314-317
[1]. A. Boulanger, Aelius Aristide et la sophistique dans la province d’Asie au IIe siècle de notre ère, Paris 1923.
[2]. L. Pernot, Éloges grecs de Rome, Paris 1997.
[3]. F. Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier homme (trad. française), Paris 1992.
[4]. Dio 72 [71].36.4.
