Cet ouvrage est la publication de la thèse de l’historienne de l’art Tiphaine Annabelle Besnard, réalisée par les Presses universitaires de Pau et des pays de l’Adour, soutenue en 2021[1]. L’autrice fut aussi commissaire de deux expositions que nous avions pu visiter : Qui es-tu, Apollon ? De l’Antiquité à la culture pop (Musée Juliobona, Lillebonne 2023) et Age of Classics ! L’Antiquité dans la culture pop (Musée Saint-Raymond, Toulouse 2019).
Cette thèse de 306 pages vise à rendre compte de la présence dans l’art contemporain de la « matière antique »[2] comme définie par la chercheuse Véronique Gély, matière étant vue ici comme celle de l’art gréco-romain de l’Antiquité classique. L’autrice parle aussi d’« art néo-néo », terme jamais défini clairement dans la thèse mais que l’on pourrait traduire par un renouveau du courant néo-classique (autour de 1750‑1810) dans l’art actuel. Pour ce faire, elle a réalisé un inventaire de 1 143 œuvres de 150 artistes différents, entre 1980 et 2017. De quelle manière s’y prend-elle pour classifier et analyser ce riche « musée imaginaire »[3] ? Quelle est la place de ces œuvres dans l’art contemporain et extrême contemporain ? En quoi s’inscrivent-elles dans différentes logiques propres à l’art mais aussi au rôle des acteurs culturels et à la place de la pop-culture dans nos sociétés ? Comment en définir des lignes directrices au-delà de simples études de cas ?
Toutes ces questions sont sous‑entendues dans le travail de Tiphaine Annabelle Besnard. Aussi, tout en résumant les différentes parties de l’ouvrage, nous chercherons à y amener notre propre regard critique et méthodologique. Étant nous‑même un connaisseur de l’Antiquité dans les cultures de l’imaginaire[4], nous étions néanmoins assez néophyte sur cette question de sa présence dans l’art contemporain et voyons aussi cet ouvrage comme un parfait manuel d’entrée dans un monde d’une grande richesse visuelle, textuelle et symbolique. Cela est notamment facilité par les nombreuses reproductions des œuvres (66) en couleur qui parsèment les différents chapitres. L’idée ne sera pas ici d’être aussi exhaustif mais de comprendre les logiques qui sous-tendent l’ouvrage afin d’inviter tout un chacun à le lire dans son intégralité.
Dès l’introduction, Tiphaine Annabelle Besnard montre qu’elle a tenté d’être la plus complète possible en s’intéressant autant aux artistes européens, américains que d’Extrême Orient. La référence à l’Antiquité grecque et romaine participe ainsi au phénomène de mondialisation. Pour l’étudier au mieux, elle se place du côté des « reception studies »[5] pour comprendre les volontés des artistes mais aussi la perception qu’en ont les spectateurs. Le sujet a très peu été étudié en France car à cheval entre un sujet vu comme trop classique (les fameux « beaux-arts ») et des réalisations parfois dévalorisées car jugés « kitsch ». Nous avions nous-même cette réserve et certains de ces clichés en tête, préférant voir les œuvres antiques originelles et nous méfiant de toutes ces reprises parfois clinquantes et outrancières à l’aune des œuvres très connues et médiatisées de Jeff Koons ou Léo Caillard. Allant au-delà des idées reçues, l’autrice s’appuie autant sur les œuvres elles-mêmes que sur des articles de journaux, monographies, catalogues, interviews avec les artistes… Elle montre ainsi toute la diversité des approches en faisant des études de cas et parfois des regroupements entre artistes et en les analysant avec des concepts pris à l’histoire de l’art mais aussi à la philosophie, sociologie et anthropologie.
Sa première partie est consacrée aux artistes et à leurs œuvres proprement dites et est divisée en trois chapitres. Le premier fait l’inventaire des œuvres, qui peut s’avérer parfois complexe entre la reprise plastique explicite, la référence textuelle (le titre) ou par simplement le thème[6]. À l’inverse il n’y a pas de grandes surprises dans les médiums et œuvres choisis par les artistes avec en premier lieu la sculpture antique qui est réinterprétée dans des sculptures contemporaines. Parmi elles, on retrouve celles qui sont considérées comme des chefs-d’œuvre de l’art gréco-romain : La Vénus de Milo, le Laocoon, La Victoire de Samothrace ou l’Apollon du Belvédère. Si l’art archaïque avec les kouroi est parfois utilisé et que l’art cycladique a plus eu son heure de gloire dans la première moitié du XXe siècle, c’est surtout l’art grec classique et hellénistique et ses copies romaines qui trouvent donc la faveur des artistes. Elles ont aussi l’avantage d’être présentées dans de grands musées occidentaux et visibles en bonne définition via catalogues d’expositions ou fichiers téléchargeables sur Internet[7] : elles sont donc plus facilement assimilables par les plasticiens du monde entier.
À partir de là, le deuxième chapitre classe les différentes transformations opérées sur les œuvres originales. Les artistes contemporains ajoutent leur patte de multiples manières, que cela soit par le changement ou l’ajout de matière (utilisation du béton, polystyrène mais aussi savon[8] !) ou par la transformation physique du modèle via des agrandissements, multiplications, compressions… Les mêmes logiques sont à l’œuvre pour les titres. Loin justement du cliché des « sans titres » (même s’il y en a), les artistes sont très prolixes dans la titulature de l’œuvre avec des références plus ou moins assumées aux œuvres antiques. L’anglais reste, de manière générale, la langue privilégiée pour être compris par et de tous.
Avec le troisième chapitre, Tiphaine Annabelle Besnard cherche à comprendre les intentions des artistes en regroupant certaines raisons et en réalisant quelques études de cas très poussées.
Certains artistes aiment copier les œuvres antiques en y apportant leurs propres touches comme Sacha Sosno qui reproduit des sculptures antiques en remplaçant certains morceaux par des pavés ou des cubes. Jeff Koons, auquel l’autrice consacre 7 pages, a lui créé une série Antiquity sous forme de tableaux juxtaposant des œuvres célèbres de l’Antiquité et d’autres productions de l’histoire de l’art. Reprendre des thèmes antiques peut aussi servir à questionner et dénoncer des pans de notre société actuelle tel Ai Weiwei qui dans Odyssey se sert de la figure d’Ulysse pour parler de la crise des migrants ou Pavel Greshnikov qui représente Obama ou Poutine comme des Empereurs romains. La frontière est parfois mince entre art et discours scientifique quand on pense aux travaux de l’archéologue Jean-Claude Golvin qui réalise des aquarelles très détaillées de sites antiques. Cette Antiquité peut justement avoir les atours de la réalité tout en étant tout à fait trompeuse comme lors du pharaonique projet de Damien Hirst Treasures from the Wreck of the Unbelievable où il recréait en 2017 à la Biennale de Venise, soutenu par François Pinault, un ensemble de pièces inspirées de l’Antiquité issues d’une fouille subaquatique fictive et mêlant les influences de différentes sociétés et mythologies antiques. De vrais scientifiques ont même contribué au commissariat scientifique, brouillant encore plus la frontière entre vrai et faux.
La deuxième partie est consacrée au spectateur comme récepteur des œuvres produites. Les œuvres peuvent être classées suivant leur registre, sujet du quatrième chapitre. Les deux principaux sont l’« humoristique » jouant principalement sur les anachronismes et le « sérieux » souhaitant être, inversement, perçu au 1er degré. D’autres registres sont plus secondaires comme le « merveilleux » et le « tragique ». Puis l’auteur effectue une autre classification entre la transposition et l’allusion. Transposer c’est imiter de manière plus ou moins sérieuse. Faire une allusion c’est faire confiance au spectateur pour que l’œuvre éveille en lui une référence à l’Antiquité, tel la plasticienne Cammie Staros qui se sert du motif des vases grecs pour en faire un serpent géométrique dans « Sshhh ». L’autrice préfère cette classification à d’autres genres comme le pastiche, le détournement ou à d’autres courants comme le post-modernisme. Enfin, le chapitre VI est dédié au « kitsch » qui est un qualificatif souvent employé pour les œuvres d’art contemporaines quand on pense par exemple aux portraits des artistes Pierre et Gilles[9]. Ce terme est souvent utilisé à tort et à travers mais définit ici un jugement dépréciatif basé sur la popularité des œuvres et le rapport à une certaine forme de beauté et d’incongruité. Un exemple est la sculpture polychrome d’Alan LeQuire qui trône dans la réplique du Parthénon de Nashville. Basée pourtant sur une certaine réalité archéologique, elle choque les visiteurs. C’est que l’art est aujourd’hui lié de plus en plus à l’instantanéité du jugement des spectateurs qui peuvent rapidement encenser ou honnir une œuvre sur les réseaux sociaux. Il y aurait une sorte de retour de la vision du beau tel que pensé au XVIIIe siècle par Johann Winckelmann, commentateur du courant néoclassique, jugeant de manière plus ou moins objective et catégorique les œuvres antiques.
Dans sa partie III, l’autrice cherche à analyser l’art néo-néo comme phénomène global et sa place actuelle dans le monde de l’art en général. Il est donc intéressant de comprendre que cet art est un phénomène mondial qui touche tous les continents. Bien sûr l’Europe en est l’origine car c’est l’espace géographique d’où viennent ces références. Les artistes connaissent ces œuvres grâce aux manuels d’histoire dès l’école ou en visitant les musées. Certains courants artistiques prônent d’ailleurs un retour à ces formes antiques comme le néo‑académisme fondé en 1991 par le Russe Timur Novikov. Or cet héritage peut aussi fonctionner comme un rejet qui pousse par exemple les artistes grecs des années 2000 à chercher d’autres voies d’expression. Mais ce sont surtout les artistes américains qui sont aujourd’hui les plus grands producteurs d’art inspiré de l’Antiquité, cela étant lié aux autres mediums qui furent une grande source d’inspiration pour eux : le comics 300 de Frank Miller (1998) et le film Gladiator de Ridley Scott (2000). Autre grand foyer, l’Asie extrême-orientale. Si le Japon, comme les États-Unis, s’est emparé de l’Antiquité dans la pop-culture : jeux vidéo, mangas…, ce sont les artistes sud-coréens et surtout chinois qui sont sur le devant de la scène. Cela s’explique pour la Chine par une histoire particulière liée à une politique de leurs écoles des beaux-arts de réaliser des copies et moulages des chefs‑d’œuvre de la sculpture antique notamment à Shanghai, ce qui a pu aboutir à des « greffes de civilisation »[10] comme dans les œuvres de Xu Zhen qui réalise des collages de morceaux de statuaire entre des Bouddha et par exemple la Victoire de Samothrace. Les autres aires géographiques comme l’Amérique du Sud, le Proche‑Orient ou l’Afrique subsaharienne sont bien présentes bien qu’en marge pour de nombreuses raisons : historiques, politiques…Leurs œuvres sont pour autant tout aussi riches de sens pour aller, dans certains cas, contre une mainmise des représentations occidentales dans l’art[11].
Ces œuvres produites par des artistes internationaux sont donc pleinement inscrites dans le marché de l’art avec des artistes spéculateurs jouant le jeu de l’offre et de la demande avec de nombreuses productions sérielles. Damien Hirst dans son exposition à Venise précédemment citée avait réalisé 5 copies des œuvres pour pouvoir être vendues au maximum d’acheteurs en faisant une véritable opération financière. Cela se retrouve aussi dans les expositions qui ne se limitent plus à celles monographiques des galeries d’art, qui restent pourtant motrices dans le domaine, mais qui touchent aussi les musées principalement d’archéologie comme à Rome ou à Toulouse en 2019[12] qui ont cherché à faire dialoguer les arts des différentes époques et aires géographiques. Cela n’est pas nouveau comme en témoignait l’exposition précurseure à Bruxelles en 1972 : « La Vénus de Milo ou les dangers de la célébrité » mais elles incluent aujourd’hui les différents médiums qui se sont depuis développés. L’exposition de Toulouse permettait ainsi de jouer au jeu vidéo Assassin’s Creed Origins basé pour certains décors sur les aquarelles de Jean-Claude Golvin. Elles contribuent à populariser pour le plus grand nombre des œuvres de niche, plus que ne le font les musées publics d’art contemporain qui restent frileux sur le sujet (notamment les FRAC).
Se pose la question de l’avenir de ce type d’œuvres, l’art étant souvent l’affaire de cycles et de modes. À l’heure des réseaux sociaux, l’Antiquité n’a jamais été aussi présente dans l’art par les selfies, les œuvres et leurs reproductions dans l’art, les boutiques… Elles deviennent même des éléments de décoration dans certains salons « cabinets de curiosités ». L’artiste américain Daniel Arsham résume tout cela dans ces uchronies, grottes où se mélange une multiplicité de références issues d’un passé et d’une pop-culture fantasmée.
Pour finir, Tiphaine Annabelle Besnard offre quelques pistes de réflexion pour de futures recherches, outre des monographies spécifiques sur les œuvres de certains artistes, elle trouve des sujets plus englobants comme la réflexion autour de la matière (le marbre) ou l’utilisation de plus en plus forte par les artistes des imprimantes 3D et de l’intelligence artificielle dans leur réflexion artistique.
Pour conclure et donner un avis plus personnel sur l’ouvrage, le travail de l’autrice est vraiment faramineux. Elle a réussi à inventorier et problématiser un nombre conséquent d’œuvres et de thématiques pour en soutirer des logiques et pistes de réflexion. L’ouvrage est ainsi très dense, ce qui est souvent le cas pour des thèses qui veulent dresser un si large panorama de l’existant. On est parfois quelque peu noyé sous les références et les exemples pour qui est néophyte et extérieur à l’art contemporain. Malgré la grande quantité de photographies, il faut ainsi souvent regarder sur Internet les œuvres dont il est fait référence pour mieux comprendre les descriptions et les analyses de l’autrice. Mais cela est le revers de la médaille d’une si importante entreprise. Si les focus sur certains artistes sont ainsi très poussés, nous en aurions aussi aimé d’autres sur des œuvres et travaux à peine évoqués, et c’est bien compréhensible, faute de place. Le travail de l’autrice suit ainsi parfois les tendances de l’art contemporain avec de nombreuses pages accordées à des artistes connus comme Damien Hirst et Jeff Koons et moins à d’autres. La partie sur la réception, très riche, nous a semblé aussi parfois trop théorique. Nous aurions aimé un peu plus entendre la voix des visiteurs confrontés à ces œuvres : qu’ils soient habitués des galeries d’art, scolaires ou primo-visiteurs des expositions de Toulouse ou Rome, il aurait été intéressant d’avoir quelques études des publics ou à défaut une analyse des livres d’or ou commentaires sur les réseaux sociaux. Les intentions des artistes sont-elles vraiment comprises ? Qu’en retirent intrinsèquement les différents types de publics et en quoi cela conforte ou modifie leur vision de l’Antiquité ?
Il n’en reste pas moins que tous les professionnels de musées et sites historiques devraient lire cet ouvrage. Ils restent parfois trop dans leur zone de confort, proches de leurs œuvres et artefacts anciens sans voir l’art en train de se faire qui pourtant cherche le dialogue et les références à leurs collections. D’où le rôle que peuvent jouer les conservateurs pour organiser des expositions et les médiateurs pour inclure des images de ces œuvres néo-néo dans leurs médiations. Car loin de certains clichés sur un art contemporain inaccessible à la compréhension du tout-venant, les arts inspirés de l’Antiquité sont justement des points/ponts de transmissions qui portent un message soit par leur forme, leur fond ou leur discours comme l’a très bien montré l’autrice. On pourra alors espérer de futures mises à jour de ce travail, l’art extrême contemporain n’ayant de fait, jamais de fin.
Cyrille Ballaguy, Université de Lille, Site archéologique de Gisacum
Publié dans le fascicule 1 tome 128, 2026, p. 308-313
[1]. Et disponible gratuitement en ligne ici : https://una-editions.fr/odyssee-art-neo-neo/
[2]. Cité page 21.
[3]. Titre d’un livre d’André Malraux paru en 1947.
[4]. Comme défini par Fr. Vanhille, Cultures de l’imaginaire, festivals et collectivités territoriales : une ressource inexploitée au service du développement local, Paris 2014, p. 18.
[5]. P. 25.
[6]. Par exemple le métier à tisser de l’artiste brésilienne Tatiana Blass dans une installation intitulée Penelope.
[7]. De nombreux musées comme le Louvre ou le British Museum permettent de le faire gratuitement.
[8]. Par l’artiste Meekyoung Shin, p.70.
[9]. On peut penser à leur Mercure (Enzo Junior) reproduit p. 20 de l’ouvrage.
[10]. P. 222.
[11]. Voir notamment les sculptures de Sanford Biggers.
[12]. « Il classico si fa pop. Di scavi, copie e altri pasticci » au Palazzo Massio et Crypta Balbi de Rome et « Age of Classics ! L’Antiquité dans la culture pop », au musée Saint Raymond de Toulouse.
